Préface de Benoît THIEULIN du rapport #AmbitionNumérique

By | 29 juin 2015

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Préface du rapport #AmbitionNumérique : « Révolution numérique : tenir les promesses d’empouvoirement de la société  et de transformation de l’économie »

Le voile de la Valley : la dérive californienne du numérique

La Silicon Valley fait aujourd’hui office de modèle pour tout ce que l’Europe compte d’innovateurs. Plus qu’un lieu, davantage qu’un écosystème particulier favorisant le dynamisme entrpreunarial et l’invention, elle est devenue un état d’esprit à dupliquer : ce sont les arcanes du succès californien que les acteurs publics et privés cherchent à percer lorsqu’ils évoquent le numérique. Du fait de ses réussites éclatantes, on pare la Valley de toutes les vertus : terre promise des inventeurs du monde de demain, aux commandes de la révolution numérique mondiale, elle serait le grand ailleurs de la pensée européenne, qui n’a de cesse de contempler ses propres faiblesses sur l’écran brillant qu’elle lui tend.

Néanmoins il est temps de briser quelques idoles. La Californie est aussi le nom d’une dérive historique du numérique. Une histoire politique du numérique est à produire, de la même manière que Smart de Frédéric Martel nous a montré que l’on pouvait faire une géographie du numérique. L’informatique, dès son apparition, le numérique aujourd’hui, sont l’enjeu et le théâtre de controverses, de conflits intensément politiques : réseaux ouverts contre réseaux fermés, brevets ou pas sur les logiciels, architectures décentralisées contre centralisées, logiciel libre contre propriétaire… L’éternel présent de la Silicon Valley, fait de myriades d’innovations permanentes suivant une logique d’écosystème qui subsiste en se renouvelant continuellement, recèle des évolutions souterraines.

En effet il est clair que le réseau d’aujourd’hui ne correspond plus tout à fait à celui qu’avaient imaginé ses inventeurs et ses pionniers. Certains, jusqu’à ses fondateurs, ont tôt fait de dire qu’il n’en a ni le goût ni l’odeur. Fruit d’un dialogue permanent ayant fait se répondre les avancées techniques et les usages sociaux, la trajectoire d’Internet semble amorcer un retournement progressif des valeurs qui ont présidé à sa conception. Ouverture, collaboration, communs, accroissement du pouvoir d’agir, de l’empouvoirement, autant de promesses annoncées par la mise en réseau de la société, qui laissent de plus en plus la place à une hypercentralisation organisée de manière grandissante par des entreprises parfois guidées par leur seule croissance et à la consommation trop passive de contenus et d’applications.

A cet égard, l’économie collaborative, nouvelle frontière en termes de modèle économique, en est un exemple frappant. Ce mouvement s’est à l’origine constitué autour de revendications alternatives : prééminence de la valeur d’usage sur la valeur d’échange, fin de la propriété privée exclusive… Aujourd’hui, l’économie collaborative se reconfigure autour des modèles traditionnels de redistribution de la valeur. Il serait bien sûr faux d’affirmer d’un bloc que les modèles collaboratifs ne portent plus de projet alternatif, dans la mesure où le terme “collaboratif” recouvre une grande diversité d’initiatives et de démarches. Néanmoins, force est de constater que la couverture de Forbes de février 2013 à propos de l’économie collaborative, “Who wants to be a billionaire ?”, paraît de moins en moins décalée à mesure qu’explosent les capitalisations des géants de l’économie collaborative, à l’image d’Airbnb, qui a supplanté Couchsurfing. Cette industrialisation du collaboratif, n’est pas sans évoquer la reprise, par le capitalisme, de la critique artiste qu’avait porté le mouvement de mai 1968 autour des concepts de liberté au travail et d’autonomie dans l’entreprise, comme l’ont expliqué Luc Boltanski et Eve Chiapello dans Le Nouvel esprit du capitalisme. Néanmoins elle contribue à diffuser des pratiques nouvelles. Il reste que l’inscription de ces usages nouveaux dans des modèles d’organisation et de partage de valeur traditionnels referme le débat que tentent d’ouvrir les défenseurs du modèle collaboratif à propos des nouvelles formes de travail, de vie et de partage de la valeur à inventer dans un contexte de rétractation des emplois et de crise économique et écologique persistantes.

Ne nous laissons pas pour autant abuser par les chimères d’un récit originel opposant systématiquement les valeurs positives des débuts d’Internet à leur dévoiement contemporain : ce qui est en jeu est moins une lutte de valeurs que la redéfinition de leur portée politique émancipatrice. Les nouveaux sachants de la Silicon Valley, qui construisent la société de demain sans toujours rendre des comptes à celle d’aujourd’hui, ont en effet moins abandonné les valeurs fondatrices qu’ils ne les ont vidées de leur sens politique. L’ouverture, l’empouvoirement individuel et la nécessité permanente de renverser l’ordre établi (la désormais fameuse disruption) tiennent toujours lieu de religion chez les dirigeants et les chiefs evangelists. C’est l’inspiration politique, généreuse, qui sous-tendait ce discours qui s’est progressivement diluée dans la conquête de parts de marché et les levées de fonds – plus que nécessaires, par ailleurs – , consommant ainsi le divorce entre certains geeks et la politique. Se sont ainsi reconstituées dans le monde numérique les barrières, les dominations et les aliénations dénoncées dans le monde économique et politique traditionnel. Les digital natives sont bien des enfants du numérique et traités comme tels : loin d’être en position de construire en conscience les outils de demain et de s’émanciper vis-à-vis des nouvelles aliénations, ils les subissent le plus souvent davantage que leurs aînés. Voilà pourquoi le Conseil national du numérique s’est tant intéressé à la question de l’éducation  tout au long de son mandat : si le numérique peut être utilisé pour modifier l’école de l’intérieur, celle-ci doit se voir confier la mission de diffuser la littératie numérique, c’est-à-dire de permettre aux jeunes générations de développer leur maîtrise des savoirs et des compétences numériques, afin qu’elles puissent faire du numérique un lieu d’émancipation et d’engagement.

La plateformisation ambivalente du Web : empouvoirement
et domination

Internet a été marqué par l’apparition, assez récente, des grandes plateformes. Catalyseurs d’innovation, elles impulsent les interactions sociales et proposent des fonctionnalités de grande valeur. Ainsi participent-elles positivement au développement du numérique, de l’économie et de la société en général : Apple et Google ont indéniablement changé nos vies. Elles ont contribué à transformer les entreprises et les institutions plus puissamment que bien des décisions de nos gouvernements depuis 20 ans, ce qui, avec d’autres facteurs, contribue à ronger le levier politique traditionnel de nos sociétés démocratiques. Néanmoins cette poignée d’acteurs incontournables centralisent entre leurs mains une partie croissante du réseau, à l’origine très décentralisé : la reverticalisation du Web est en marche. L’environnement numérique s’y prête particulièrement, caractérisé par les effets de réseaux. Dans L’Abeille et l’économiste, Yann Moulier-Boutang analyse le modèle de création de la valeur qui est propre au Web, celui de la pollinisation : de la même manière que le calcul de la valeur créée par les abeilles ne peut se résumer à la seule production de miel mais doit prendre en compte le travail de pollinisation qu’elles effectuent (pour ⅓ de la production agricole mondiale), sur le Web la valeur est issue de la multiplicité des interactions, des traces et des clics des utilisateurs du numérique, qui modifient en permanence les services et l’architecture générale du réseau. Ainsi bascule-t-on d’une économie de l’échange et de la production à une économie de la pollinisation et de la contribution.

Les plateformes jouent un rôle ambivalent dans la structuration de cette nouvelle économie et c’est ce qui rend si malaisée la critique tranchée des GAFA, terme stigmatisant qui oublie un peu vite leur  gigantesque contribution à la transformation du monde par la révolution numérique. Cette ambivalence fondamentale tient à ce que les plateformes contribuent positivement à l’empouvoirement des individus, à la diffusion des connaissances, à l’ouverture des possibles aux niveaux individuel et collectif, mais qu’en même temps elles prennent un ascendant sur les individus et les institutions traditionnelles (Etats, entreprises). Pour reprendre l’analogie, si elles sont les moyens privilégiés de la pollinisation, elles sont également les lieux de l’exploitation du travail des abeilles-internautes. Cette domination résulte tout d’abord de la captation de la valeur issue du “travail” des internautes et de la récolte massive des données personnelles, notamment pour les exploiter commercialement : elle n’est donc pas uniquement un problème de redistribution de la valeur, dans la mesure où elle induit également un rapport de consommation passive aux choses, fondée sur un marketing envahissant. La plateformisation entraîne en outre une verticalisation grandissante qui va de pair avec la reconstitution de silos et l’émergence de très grands groupes qui ont les moyens d’imposer leurs règles aux autres acteurs. Cette domination, qui prend souvent la forme d’une situation quasi-monopolistique sur le marché, conduit à ce que la sénatrice Catherine Morin-Dessailly a appelé “la colonisation numérique de l’Europe”. A cet égard, l’Europe fait justement figure d’exception : d’autres espaces comme la Chine, la Russie, mais surtout le Japon, la Corée du Sud, le Brésil, l’Indonésie, sont parvenus à développer des écosystèmes numériques locaux que l’on peine à voir se développer dans les pays européens. La protection que constituent leurs langues, ainsi que le caractère autoritaire des régimes de certains de ces pays, n’expliquent pas tout.

Bientôt un droit de vote chez Amazon et Apple ?  

Néanmoins ce qui est en jeu dans le monde numérique ne peut s’analyser selon une grille purement économique : en effet la domination qui est exercée a une dimension profondément politique. Le numérique n’est pas un espace comme un autre ni seulement un medium d’interaction : il est le nouveau lieu du pouvoir économique, social et politique. De la même manière que les infrastructures physiques, routes, ponts, ports et relais de poste, ont permis aux Etats d’organiser les territoires et de déployer une souveraineté politique, ce sont maintenant les “infostructures” qui agencent les nouveaux pouvoirs. L’organisation, la maîtrise et l’observation des flux d’informations permettent bien souvent de structurer les comportements par exemple en hiérarchisant les contenus qui circulent, la manière dont ils le font et les publics auxquels ils s’adressent. Les processus de verticalisation, de centralisation et de fermeture qui sont partiellement à l’œuvre posent donc de manière nouvelle la question de la démocratie et de l’autonomie politique.

C’est sous cet angle que la montée en puissance du “big data” doit être analysée. Si celle-ci est déjà à l’origine d’un ensemble d’innovations et de nouveaux services, la question qu’elle soulève est aussi politique : de la même manière qu’il reposait hier sur le secret et la fermeture, le pouvoir est aujourd’hui intelligent et ouvert, fluide et connecté. Il est avant tout fondé sur les données, dont le volume est sur le point d’exploser du fait de l’interconnexion toujours plus élargie des individus et des choses. En ce sens, il est un nouveau type de pouvoir, qui ne passe plus par la régulation, l’instauration de règles verticales, mais par le contrôle, l’individualisation, la mise en profils, la modulation, la surveillance, le traçage.

Ce sont plus généralement les modes traditionnels de régulation des pouvoirs qui sont largement remis en question par les grands acteurs du numérique. Osons le dire, les pouvoirs publics sont menacés d’obsolescence : que ce soit dans leur capacité à encadrer le marché pour l’intérêt général ou encore à fournir des services publics, garants de l’égalité, au cœur du contrat social. Continuons de négliger d’un revers de main les modifications qui sont à l’œuvre du haut des citadelles fortifiées (mais craquelées) de l’administration et demain peut-être Le Bon Coin et Amazon Mechanical Turk assumeront la fonction de Pôle Emploi, YouTube déterminera la politique de financement de la culture et Apple la politique de santé. La simple comparaison de l’efficacité (en termes de conception, de mise en place et de service rendu) de l’Apple Health kit et du dossier médical personnel devrait faire vaciller les certitudes les plus ancrées. Mais ce n’est pas simplement une lutte pour plus d’efficacité et de simplicité des services qui est en jeu, mais bien la capacité de produire et de diffuser un agenda politique, c’est-à-dire, fondamentalement, la souveraineté. Et donc la démocratie dont elle constitue encore, et malgré tout, le principal cadre, dans le monde actuel. Si ce sont des services privés qui déterminent la forme que prendront les services et les politiques publics, c’est en effet la possibilité collective de faire des choix, la souveraineté démocratique, qui disparaîtra.

Si les peuples ne veulent pas en être réduits à demander un jour le droit de vote chez Amazon ou Apple, il faudra bien que l’Union européenne mette en place une stratégie globale, comme ont su si bien le faire les Américains en leur temps. L’Europe a besoin d’une vision générale, prospective, qui ne se résume pas à un empilement de normes pour différents secteurs, ni à une harmonisation des règles entre Etats-membres. L’échec de la stratégie de Lisbonne a montré la faible capacité qu’avaient l’Union européenne et les Etats-membres à se projeter stratégiquement. En ce sens, nous devons imiter les Etats-Unis, non pas tant sur le fond, que sur la forme. Depuis plus de 50 ans, ils ont défini une ligne directrice pour le développement de l’information comme outil de puissance et vecteur de croissance, que ce soit en fixant des priorités pour le développement des infrastructures et les infostructures ou en permettant le développement d’entreprises clefs du secteur. En témoignent la libéralisation du GPS, les actions de  l’administration Clinton/Gore en faveur des Information SuperHighways, l’Internet Tax Freedom Act de 1998 et plus récemment l’ouverture des données publiques, le National Broadband Plan et le programme Startup America. L’accompagnement du développement d’un grand nombre de startups prometteuses, telles que Google, notamment en les finançant en phase d’amorçage, est également une preuve éclatante de la vision de long terme du gouvernement américain.

La révolution européenne du Web

Or rappelons-nous à cet égard ce qu’Internet et le Web doivent à des ingénieurs européens et que c’est ici que peut se poursuivre la révolution du pouvoir d’agir, qui est au cœur de la révolution numérique.

Si le net est d’origine fortement américaine, figurent parmi ses fondateurs des Européens, comme Louis Pouzin, qui signe la postface de ce rapport et que je salue. De même, bien que la culture numérique ait longtemps été en gestation dans des communautés pionnières américaines (je pense notamment au réseau The Well, qui existe encore aujourd’hui), c’est bien une invention européenne qui donna une dimension universelle à la révolution numérique. Le Web, dont l’apport a été plus grand qu’on ne veut bien le dire, est en effet né en Europe et est profondément marqué par ses valeurs. Et c’est grâce au Web et donc à une institution de recherche européenne, le CERN, ainsi qu’à des grands Européens comme Tim Berners-Lee et Robert Cailliau que le réseau a basculé dans les usages du grand public.

Enfin, l’Europe a été à la pointe des combats politiques décisifs pour l’avenir d’Internet, comme celui pour la non brevetabilité du logiciel dans les années 1990, poursuivie aujourd’hui par celui contre la brevetabilité du vivant. C’est donc à partir de l’ambition politique européenne qu’il est possible de donner un sens nouveau au projet numérique mondial. Il est urgent d’agir. De piloter la révolution à l’œuvre pour ne pas la subir. Pour redonner un sens politique à notre numérique. Pour que les individus reprennent le contrôle sur Internet. Pour réaffirmer les valeurs fondatrices qui ont présidé à sa création.

Le net a perdu son innocence : l’alternative n’est plus entre ceux qui défendent l’urgence de la transition numérique et ceux qui la négligent ou la retardent. La transition numérique est en cours, partout, pour tous. Les positions doivent se cliver : plusieurs numériques sont possibles et il est temps de construire un numérique européen, plus politique, plus conforme aux promesses d’empouvoirement comme à celles des pères fondateurs. Il revient à la France et à l’Europe de définir ce numérique et de mettre en place des politiques publiques pour le construire.

Une stratégie française et européenne ambitieuse est à construire

Cette stratégie doit tout d’abord préserver la capacité de régulation des acteurs publics et la pérennité des services publics. C’est la condition de la mise en place de tout modèle alternatif. Il s’agit tout d’abord de retrouver les conditions financières de l’action de l’Etat, en instaurant une justice fiscale pour les grands acteurs du numérique. C’est en s’appuyant sur la capacité d’innovation des agents publics et de l’ensemble de la société civile que les pouvoirs publics pourront résister à cette pression en fournissant des services correspondant aux exigences d’égalité, de continuité et de neutralité du service public. L’Etat et les collectivités territoriales doivent se transformer intégralement pour plus d’agilité, d’innovation, de mise en réseau, d’intelligence collective, de collaboration…

L’Europe se doit également de préserver l’innovation économique en construisant un environnement propice aux innovateurs. Cela suppose tout d’abord de restaurer des conditions de concurrence loyale entre les acteurs économiques étrangers et européens. Soutenir l’innovation signifie que la priorité des Etats membres de l’Union européenne et de la Commission européenne doit être de favoriser la croissance d’un écosystème numérique européen : un financement adapté, des mesures de préférence, une diffusion plus importante de la littératie, en sont les instruments premiers.

Le numérique peut être, en ce sens, la matrice d’un renouveau de la politique industrielle. L’innovation à l’heure du numérique, organisée autour du partage et de la constitution d’écosystèmes, permet de dépasser l’opposition abstraite entre politique industrielle horizontale, destinée à créer des incitations économiques et des cadres réglementaires favorables à l’industrie et politique industrielle verticale, sectorielle et soutenant des champions nationaux. En effet les conditions de croissance d’une économie de l’innovation fondée sur le numérique sont le dépassement des silos, les échanges, les externalités positives. La structuration de filières industrielles dans le monde numérique repose donc sur la mise en place de conditions d’innovations communes et de transformation générale des modèles de croissance.

La stratégie numérique européenne  devra rompre avec les actions réactives et le soutien à court terme des stratégies de grands groupes industriels, sans véritable évaluation, sans cohérence et parfois à contretemps. Elle ne saurait avoir pour finalité unique de propulser des champions européens pour qu’ils prennent la place des champions américains. Il ne s’agit pas de reproduire les schémas de plateformisation et de domination économique et politique. De même, l’Etat ne peut se contenter d’adopter, comme il le fait trop souvent, la même rationalité que les grands acteurs économiques de la société de contrôle en cédant aux tentations de surveillance généralisée de l’Internet. Avec une efficacité bien moindre…

C’est un modèle nouveau qu’il faut inventer : celui qui met le numérique au service du pouvoir d’agir et de l’émancipation individuelle comme collective. Il s’inspirera des démarches les plus inventives et les plus généreuses de la Silicon Valley (Code for America) et d’Afrique (Ushahidi). Ce n’est qu’à cette condition que le numérique pourra servir une croissance partagée et durable. Ce modèle est d’autant plus nécessaire que les fondamentaux du numérique  ne sont pas aujourd’hui tous soutenables, ni tous durables – je pense à l’érosion fiscale ou à la destruction d’emploi, notamment.

Les combats sont donc nombreux mais des solutions politiques existent. La neutralité du net est tout d’abord une condition essentielle pour protéger la diversité des contenus, préserver le “permis d’innover” et lutter contre la centralisation. Sa consécration législative comme principe doit s’accompagner d’une protection réaffirmée des données personnelles, permettant d’éviter à la fois leur marchandisation unilatérale et leur exploitation sans consentement ni contrôle, d’où le principe d’autodétermination informationnelle que nous défendons. Enfin les plateformes doivent être encadrées : des exigences de loyauté peuvent être établies pour assurer un juste équilibre entre toutes les parties prenantes. Afin que ce principe ne reste pas lettre morte, une agence européenne de notation de la loyauté des plateformes, appuyée sur une expertise juridique et technique ainsi que sur un réseau ouvert de contributeurs, pourrait être mise en place, comme nous le proposons dans notre rapport, afin de faire jouer les leviers de réputation des plateformes et influer sur les décisions des investisseurs.

Les communs comme modèle de la société de demain

C’est plus généralement autour de la notion de communs, comme lieu d’innovation à la fois politique économique et sociale, qu’un nouveau paradigme peut se structurer. La notion de communs désigne un modèle de propriété et de gestion collective des ressources qui s’inscrit dans l’histoire longue des “communaux”, ces ressources naturelles gérées par tous les individus d’une communauté. Mais c’est le numérique qui a réactivé cette notion, socle de discours alternatifs forts, fondés sur la revendication d’une gouvernance commune, d’un usage partagé des ressources et du développement des échanges y compris non marchands. Ainsi que ce soit pour la production de nouveaux biens et de services, comme les logiciels libres, Wikipédia ou OpenStreetMap ou l’échange de compétences hors marché, comme le proposent les banques de temps (qui offrent des crédits de temps pour la fourniture d’un service et non un crédit en monnaie), le numérique a permis à ces projets de passer à l’échelle et de faire la démonstration de leur performance.

Les communs qui existent déjà méritent d’être protégés contre les tentatives de les enclore à nouveau, mais il s’agit également de favoriser leur développement global, à la fois sur Internet et hors ligne, et d’en faire la matrice d’un changement général qui redéfinisse les modes de production, de distribution des richesses et de rapport à la valeur. C’est grâce à la décentralisation des moyens de production et aux possibilités inédites que permet la mise en réseau des compétences, des outils et des savoirs, comme l’explique Yochai Benkler dans La Richesse des réseaux, que peuvent se structurer ces nouveaux modèles et prendre la dimension d’un paradigme politique, économique et social.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les communs ont permis de rassembler dans une coalition informelle deux types de revendications principales : celle qui concerne la propriété intellectuelle et les modes de production, en prenant appui sur les nouvelles formes d’organisation rendues possibles par le numérique, et celles qui portent sur la défense des biens communs naturels, dans le cadre d’une lutte écologique. Les deux transitions majeures de notre époque, numérique et écologique, sont les lieux où les conceptions héritées sont mises au travail et il n’est pas étonnant que les discours qui se forgent à leur propos combinent les mêmes concepts, autour de la recherche d’un modèle durable pour le monde à venir.

Le numérique au service de la prise de pouvoir citoyenne

Il est également urgent de ne plus considérer ces combats comme des causes spécifiques, réservées aux experts. Puisque le numérique concerne tout le monde et qu’il met en jeu des logiques de pouvoir, tout le monde doit participer à sa définition pour que ce pouvoir soit réapproprié par le plus grand nombre. C’est pour cela qu’il n’est plus possible de se contenter du fonctionnement politique traditionnel : le numérique doit être mis au service d’une prise de pouvoir partagée, d’un renouvellement profond des formes d’action citoyenne. L’effectivité du modèle démocratique est à ce prix. Le numérique permet et exige cette transformation des formes d’action citoyenne. En effet il fournit des outils nouveaux pour concevoir les politiques publiques et décider ensemble. Plus largement il rend insupportables les fonctionnements politiques traditionnels et la réservation de l’expertise aux seuls cercles autorisés. Comment est-il possible de concevoir encore la politique comme centralisée, réservée à une caste de professionnels, alors même que la liberté d’action et d’expression et l’accès aux connaissances ont partout été décuplés grâce au numérique ? Comment comprendre que l’expertise soit encore confinée à des bastions alors même que les fractures entre la société civile et les dirigeants révèlent tous les jours que ce modèle ne fonctionne plus ? Comment concevoir qu’on ne fasse pas appel à la contribution de tous, quand les enjeux que nous avons à affronter collectivement sont d’une complexité redoutable ?

Il faut également rappeler à certains prophètes de la Silicon Valley que la politique n’est pas un concept dépassé et que le numérique ne referme pas la parenthèse démocratique au profit d’un “solutionnisme numérique”, qui consiste à traiter tout problème social, écologique et économique comme une énigme que l’on pourrait résoudre techniquement, comme le décrit Evgeny Morozov dans Pour tout résoudre, cliquez ici. Les oppositions et la défense de différents modèles dans un espace commun et les luttes qui le poursuivent dans différents lieux, qui caractérisent ce que c’est le politique, ne sont pas rendues désuètes par le numérique. Il doit pouvoir être possible de promouvoir l’agilité, la rapidité et l’innovation tout en prenant en compte la diversité des enjeux auxquels nous sommes confrontés et sans nier toute légitimité au débat démocratique.

Le numérique hors du numérique : un changement de civilisation

Le numérique que nous voulons défendre n’est pas une utopie empreinte de nostalgie à l’endroit des valeurs héritées des pères fondateurs d’Internet. Il s’appuie sur les millions d’initiatives, sur le bouillonnement de formes nouvelles qui sont apparues depuis son invention : elles font pièce aux tentatives de centralisation et dessinent les contours du changement de civilisation qui est en marche et qu’elles annoncent. Il s’appuie également sur le formidable mouvement de renforcement du pouvoir d’agir qu’il a permis et qui a des effets tous les jours. Il s’appuie enfin sur le fait que la révolution numérique a largement débordé sa sphère d’action initiale : les nouvelles formes d’organisation, les nouveaux moyens d’émancipation individuelle, les nouveaux modèles politiques et économiques ont largement irrigué le monde analogique. Pour ainsi dire, le numérique est sorti du numérique et c’est désormais le logiciel qui est appelé à dévorer le monde. Le mouvement des makers en est le symbole : cette nouvelle génération de hackers réinvente les manières de produire et travailler en misant sur le partage de l’information, la mise à disposition des plans et des schémas techniques en open source ainsi que le travail collaboratif des contributeurs.

Wikispeed est un exemple exceptionnel de la vitalité de ce mouvement, qui montre, comme l’a écrit Chris Anderson, le rédacteur en chef de Wired, que “le Web n’était qu’une démonstration de faisabilité” : en trois mois, une dizaine de bénévoles non expérimentés ont construit une voiture en open source, dotée de performances comparables, à la fois sur le plan de la vitesse et de la consommation d’énergie, à la plupart des voitures industrielles, pour un prix modique. Ainsi la démocratisation de la production, le mouvement du libre, le collaboratif servent de matrice pour le monde matériel. Pekka Himanen, dans L’Ethique hacker, analyse le changement de paradigme qui est à l’oeuvre dans le monde du travail : à l’éthique protestante, fondée sur le devoir et la recherche du profit, s’oppose une éthique hacker, qui est construite autour d’un désir personnel d’agir et de travailler sans recherche première de gratification financière. Cette nouvelle éthique n’est pas confinée au domaine des hackers : elle envahit tout le reste de la société. Le fait que les innovateurs et les créatifs reprennent le pouvoir dans les entreprises, renouant avec la tradition de l’entrepreunariat de la fin du 19è siècle, où les grands capitaines d’industrie étaient des ingénieurs et des inventeurs, en est une preuve éclatante. Parce que le modèle des startups repose souvent sur  la créativité de leurs dirigeants et la commercialisation d’un prototype technologique innovant, il remet en cause la course à la performance financière sur l’esprit entrepreunarial qui a cours depuis les années 1980.

A cet égard, le fait que l’invention et la créativité remettent à leur juste place les indicateurs financiers me semble davantage correspondre aux valeurs de la France et de l’Europe. C’est en effet la création sous toutes ses formes, qu’elle soit artistique, artisanale ou industrielle qui dessine les contours de la singularité européenne.

La transition numérique au service de la transition écologique : réinventer le monde

Adoptons donc, comme nous nous sommes efforcés de le faire dans ce rapport, une attitude qui ne soit pas défensive, mais qui ait pour ambition que le numérique continue de renouveler les formes politiques, économiques, sociales et qu’il nourrisse une croissance durable et inclusive. C’est comme cela que nous pourrons tenir les promesses des visionnaires historiques du numérique pour affronter ce qui constitue la transition la plus importante de notre époque, avec la transition écologique.

Le lien entre ces deux transitions, numérique et écologique, est peut-être la clef de compréhension du rôle historique du numérique. Elle peut sembler, au premier abord, prendre la forme d’un passage de relais : alors que nous faisons l’expérience des limites de l’ambition prométhéenne en nous heurtant au mur de la dette écologique et de l’épuisement des ressources, nous construisons simultanément un redoublement du monde. Au moment où nous nous heurtons aux limites d’un monde, nous en constituons un autre, qui est fondamentalement humain, sans limites, au potentiel inépuisable.

Toutefois le numérique n’est pas un monde à part, une utopie consolante. Nous ne sommes pas des “cerveaux dans une cuve”, contemplant les mirages que nous avons nous-mêmes créés, sans conscience des limites du monde matériel. Le cyberespace n’existe pas. Le numérique est en effet une mise en action du monde, avant même d’être sa mise en discours. S’il est redoublement du monde, c’est un redoublement en potentialités : alors que le réel est un ensemble de faits, advenus, le virtuel relève du possible. Pour chaque situation réelle, le virtuel est la mise en possibilité de cette situation. Le numérique permet en effet de d’interroger le réel, de simuler, de tester de nouvelles hypothèses, avant de les mettre en œuvre… Pour le dire autrement, c’est un formidable vecteur de l’empouvoirement individuel et collectif.

C’est en ce sens que le numérique est au cœur des réponses que nos sociétés attendaient pour faire face à la crise écologique. Pas seulement pour optimiser la consommation énergétique ou améliorer la gestion des déchets, ce qu’il faudra faire, bien au-delà de ce qui se fait aujourd’hui. Alors que l’épuisement des ressources physiques correspond aussi à un épuisement de notre capacité à inventer de nouveaux modèles théoriques et pratiques, au moment où nous n’avons jamais autant eu besoin de le faire. Ce que propose le numérique, loin d’être une fuite en avant, c’est une possibilité de tester ces nouveaux modèles.

Le numérique est donc un levier majeur de transformation du monde. La France et l’Europe doivent être à la tête de ce mouvement et faire des choix stratégiques pour donner un sens politique à cette transformation et dessiner une voie européenne du numérique.

Les 70 propositions du présent rapport donnent corps à cette ambition.

 

 

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