5 questions à Maryanne Wolf : « Nous devons comprendre ce que fait chaque technologie, et être capables de choisir. »

Maryanne Wolf est une neuroscientifique américaine, directrice du Centre pour la dyslexie, les apprentissages diversifiés et la justice sociale à UCLA. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages relatifs au « cerveau lecteur » et à l'impact des médias numériques sur l'attention et les capacités cognitives. Dans Proust et le Calamar (2007), elle constate que les médias papier et numériques stimulent différemment nos capacités cognitives, notamment parce que les médias numériques encouragent une lecture rapide, souvent superficielle, et non une lecture profonde. Dans son dernier ouvrage (Reader, Come Home : the reading brain in a digital world, 2018), elle s'interroge sur la manière de préserver les capacités cognitives associées à la lecture profonde, telles que l'analyse critique et l'empathie, grâce à une éducation alternant les bienfaits du papier et des médias numériques.

Dans le cadre de nos travaux sur le rapport entre numérique et savoirs, nous avons voulu en savoir plus sur l'impact de la lecture sur écran sur les capacités cognitives, et sur la question de l'articulation entre les médias numériques et le papier, mais aussi avec d'autres formes de communication et de partage des connaissances.

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Quels sont les processus mentaux et les capacités cognitives associés à la « lecture profonde » ?

Avant tout, j’aimerais revenir sur le cerveau lecteur, et sur les raisons pour lesquelles je suis devenue une défenseuse de la lecture pour les enfants et, à terme, pour la société. En termes d'évolution, nous avons tous un ensemble de programmes génétiques pour nos différentes fonctions vitales : par exemple, la vision et le langage se déploient dans le cerveau de l'enfant, avec peu de stimulation de l'environnement. Ce n'est pas le cas de la lecture, car il s'agit d'une invention. La lecture représente une nouvelle fonction cognitive qui n'a que 6000 ans dans notre espèce. Le cerveau qui lit peut se développer grâce à une merveilleuse capacité à relier de façon nouvelle des capacités existantes, génétiquement dotées, comme la vision et le langage. Le jeune cerveau lecteur utilise cette capacité pour rassembler ce qu'il sait sur le plan linguistique, cognitif, social et émotionnel et, ce faisant, acquérir de nouvelles connaissances sur le monde.

« Je suis devenue une défenseuse de la lecture pour les enfants et, à terme, pour la société

La lecture est un exemple extraordinaire du fonctionnement du cerveau, qui est capable de connecter toutes les parties plus anciennes génétiquement programmées d'une nouvelle façon. Néanmoins, cela dépend de ce qui se produit entre 0 et 5 ans, lorsque les premières compétences se développent... ou pas ! La capacité de lire dépend à la fois de la manière dont ces compétences se développent chez le jeune enfant et de la manière dont les éducateurs apprennent aux enfants à relier ces processus entre 5 et 10 ans, lorsque nous apprenons à décoder. Les jeunes lecteurs doivent devenir suffisamment rapides pour intégrer ces processus ensemble, afin de pouvoir introduire des processus plus sophistiqués dans le circuit de la lecture. Lorsque cela devient automatique, nous commençons à relier ce que nous savons (connaissances de base) au nouveau contenu de ce que nous lisons. Nous apprenons ainsi à relier au texte la pensée analogique, les composantes affectives, l'empathie, la prise de recul et de nombreuses compétences déductives. Ce nouveau réseau cérébral de la lecture profonde est au fondement de l'analyse critique et de l'empathie. Ainsi, l'avant-dernier acte de la lecture est l'analyse critique des informations que nous traitons ; l'acte ultime consiste à réfléchir à ce que nous lisons et à générer nos propres idées. Mon premier livre s'intitulait Proust et le Calamar, parce que Proust avait compris l'importance de la lecture profonde en disant ceci : le cœur de la lecture est notre capacité à aller au-delà de la sagesse de l'auteur pour découvrir la nôtre.

Comment les médias numériques transforment-ils la pratique de la « lecture profonde » et quelles conséquences sur nos capacités ?

Le choix du support, imprimé ou numérique, aura des effets différents sur le traitement de l'information par le cerveau du lecteur. En effet, si le support numérique nous permet d'absorber une grande quantité d'informations, nous devenons moins capables de ralentir, d'accorder véritablement notre attention à ces processus de lecture profonde. Les adultes ont un cerveau de lecture pleinement développé, mais ont du mal à gérer la quantité d'informations dont nous sommes tous bombardés quotidiennement. Notre défaut sera de ne déployer que les processus les plus élémentaires. Par conséquent, lorsqu’il y a autant d'informations, nous avons tendance à les survoler, ce qui court-circuite le processus de lecture en profondeur.

« Tout le monde est bombardé d'informations, chaque jour nous en lisons de plus en plus, mais les lisons-nous vraiment ? »

Ce qui m’inquiète, c’est que les enfants n'apprennent pas à allouer leur attention aux processus de lecture profonde, et qu'ils ne développent donc pas le même niveau de capacités d'analyse critique, voire d'empathie. Mon travail consiste à relier les connaissances sur ce que le cerveau fait lorsqu'il lit bien et profondément et sur ce qu'il peut ne pas développer chez les enfants. Nous voulons que tous les enfants développent la qualité d'attention nécessaire qui leur permet de consolider les connaissances, de discerner la vérité, d'analyser la complexité des informations. Or, aujourd’hui, tout le monde est bombardé d'informations, chaque jour nous en lisons de plus en plus, mais les lisons-nous vraiment ?

Notre culture axée sur le profit détourne notre attention pendant la lecture, avec des publicités successives. Les enfants et les jeunes seraient ainsi distraits au moins 27 fois par heure lorsqu'ils lisent (Baron, 2021). Une nouvelle étude de UCLA (Rhinehart, L., Vazquez, S., & Greenfield, P., en cours de publication) a évalué les performances de plusieurs étudiants divisés en deux catégories : ceux utilisant des ordinateurs portables et ceux utilisant du papier pour prendre des notes. Il s’est avéré que les premiers étaient significativement moins susceptibles d'obtenir de bons résultats au test, car ils prenaient des notes mais regardaient également leurs e-mails, etc. Ils avaient donc l'impression de prendre des notes mais en réalité leur attention était dispersée. Dans une méta-analyse de recherche (Delgado, Vargas, Ackerman, Salmerón, 2018) portant sur plus de 171 000 sujets, les auteurs ont examiné plus de 50 études entre 2000 et 2017 qui portaient sur la façon dont les étudiants comprenaient la même histoire en version imprimée par rapport à l'écran. Ils ont constaté que la compréhension du texte, notamment le séquençage de l'intrigue, était meilleure sur papier. Qu'en est-il des natifs du numérique (« digital natives ») ? Bien qu'ils se soient perçus meilleurs à l'écran parce qu'ils étaient plus rapides, c'était une illusion. Les natifs du numérique étaient même meilleurs avec les versions imprimées que les autres sujets.

Quels sont les risques politiques de telles transformations, notamment dans le contexte de l'ère de la « post-vérité » ?

Pour les citoyens, il peut y avoir des implications très concrètes lorsqu’on ne développe pas son analyse critique ou son empathie. En effet, les processus évaluatifs au sein de l'analyse critique sont essentiels pour une démocratie : grâce à ces processus, nous devenons capables de discerner la vérité dans l'information, nous apprenons à générer des hypothèses et à faire des analogies entre ce que nous savons et ce que nous lisons. Le seul fait de discerner ou non la vérité a un impact fondamental sur le fonctionnement de la démocratie. A contrario, la perte ou la diminution de l'analyse critique et de l'empathie rend les citoyens plus vulnérables à la désinformation, aux fake news ou encore aux fausses promesses démagogues.

Malheureusement, de plus en plus, les individus n'utilisent que les informations qui, d'une source à l'autre, confirment ce qu'ils pensent. De nombreux citoyens, bombardés d'informations, se contentent de lire les sources qui leur sont familières et qui confirment et renforcent leur pensée antérieure. Ce biais de confirmation se voit renforcé par l'appartenance à un groupe et peut conduire à l'acceptation de points de vue autrement insoutenables, notamment à l'égard de ceux qui sont considérés comme « autres ».  La polarisation de la société est exacerbée par ce type de pensée, qui diabolise souvent ceux qui sont différents. La tendance à une pensée aussi étroite est à l'opposé de la démocratie, qui se nourrit d'une multitude d'opinions. D'un point de vue cognitif, cela signifie que la construction du savoir, la pensée critique et la sagesse sont court-circuitées. Aussi, si l'accès à l'information sur Internet est essentiel, encore faut-il que les citoyens détiennent un esprit critique et empathique, et soient capables d'analyser et d'évaluer l'information dans un contexte plus global.

Comment assurer la préservation durable des capacités humaines, et par quel(s) support(s) ? Qu'en est-il de la liseuse électronique, support numérique non connecté à Internet ?

La liseuse électronique se situe entre l'imprimé et les autres supports numériques : elle ne présente pas les mêmes problèmes que l'ordinateur ou le smartphone, à savoir la présence d'une distraction constante. Elle utilise efficacement l'espace pour le texte et évite de passer constamment d'une source de média à une autre. Cependant, elle conserve les problèmes inhérents à tout écran, car ces derniers précipitent notre attention et sont des pourvoyeurs de contenu évanescents. Un livre permet un meilleur contrôle de notre compréhension, à la fois par un ensemble psychologique pour lire plus délibérément et par des informations spatiales physiques que nous pouvons utiliser pour contrôler ce que nous avons lu et où.

J'ai développé une proposition de « cerveau bi-lettré », notamment pour les enfants qui apprennent et dont l'attention est distraite la plupart du temps. Comment développer la lecture profonde sur chaque média ? Et comment décider quel est le meilleur média pour un texte spécifique ? Chaque média a ses forces et ses faiblesses, et l'objectif est de déterminer quel est le meilleur pour quel objectif et pour qui. Par exemple, lorsque je voyage, j'ai ma liseuse électronique pour les romans rapides et une copie papier pour les textes qui nécessitent une réflexion plus approfondie. La question qui se pose au lecteur du XXIe siècle est la suivante : quel est l'objectif de la lecture de cet élément d'information particulier ? Nous devons comprendre ce que fait chaque technologie, et être capables de choisir.

Plus largement, quelle est l'articulation entre le numérique et les autres formes de communication comme le langage écrit ou oral ?

Il semble que le manque de lecture approfondie lié aux médias numériques affecte également l'écriture. Dans le cadre de la dernière étude mentionnée, les étudiants ne lisaient que le début du texte, au détriment d’informations fondamentales telles que la méthodologie, l'histoire, le contexte. Aussi, l'écriture était moins informée et moins capable d'adopter la perspective du lecteur. Par ailleurs, une autre transformation mérite d’être relevée : celle de la densité du texte et la complexité même des phrases, à travers les nouvelles formes de communication, que ce soit par e-mail ou sur Twitter. De nombreux professeurs constatent des changements dans les capacités d'écriture de leurs étudiants. Dès lors, il ne s'agit pas de savoir si Hemingway ou Proust a un meilleur style d'écriture, mais de donner aux nouvelles générations la capacité de transmettre le meilleur de leurs pensées sous forme écrite.

Au-delà de la lecture, nous disposons de multiples façons de développer l'empathie selon la tradition orale, via le théâtre par exemple. Il ne s'agit pas d'opposer les cultures orales aux cultures écrites ; il y a une place pour de multiples formes culturelles de communication et divers supports. Nous voulons du théâtre, des films, mais aussi des livres à lire et à chérir car ils nous offrent une meilleure immersion dans les vies, pensées et sentiments des autres.

 

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