« Anonymat et universalité : les enjeux clés du développement de monnaies numériques », entretien avec Eric Monnet

Quel impact les monnaies numériques vont-elles avoir sur notre système bancaire et financier ? Nous en avons discuté avec Eric Monnet, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et professeur à l’Ecole d’Economie de Paris. Historien et macroéconomiste, il s’intéresse aux liens historiques entre monnaie et finance.

 

Quelles sont les questions principales à se poser concernant la monnaie numérique ?

Lorsque la question de la monnaie numérique est abordée, il faut distinguer deux sujets.

Le premier sujet est celui qui reçoit le plus d’attention dans les médias et les sphères financières. Il s’agit des cryptomonnaies et du bitcoin, et plus spécifiquement de la question de leur régulation. Paradoxalement, les observateurs se sont rendus compte que le bitcoin n'était que peu utilisé en tant que monnaie de transaction (même s’il y a peu de données pour étayer cela), mais plus pour des motifs de réserve de valeur ou de spéculation. Quels sont les risques qui peuvent être portés par les acteurs économiques qui accumulent cette nouvelle forme d’actif ? L’Etat doit-il intervenir vis-à-vis de ces risques comme il le fait pour toutes autres types d’actifs financiers ? L’autre enjeu de régulation, qui n’est pas spécifique à la question du bitcoin, est celui des fraudes. Ce point s'est révélé important car il s’agit d’un secteur non régulé. Bien que le secteur des fintech paraisse très novateur, les questions posées ne sont pas si nouvelles. Ce sont des sujets classiques de régulation financière, avec d’emblée une réflexion très forte sur l’internationalisation de l’actif. Comment les pays peuvent-ils s'entendre pour réguler ça ? Il est nécessaire selon moi d’adapter la régulation financière à des nouveaux produits comme pour tous les produits financiers.

L’autre question est : que faire de la disparition de la monnaie papier ? Souvent on entend dire que les deux questions sont liées et que le bitcoin aurait vocation à remplacer la monnaie papier. C’est peut-être vrai pour des secteurs frauduleux ou opaques, sur lesquels il existe peu d’informations. Par exemple pour des barons de la drogue qui utilisaient avant des valises de dollars et vont utiliser dorénavant du bitcoin. A part dans ces cas extrêmes, les acteurs économiques, les individus n’utilisent pas le bitcoin comme ils utilisaient les billets.

D’autres usages tels que les paiements par carte bancaire ou par téléphone, favorisent le remplacement des billets par les monnaies numériques. D’un point de vue historique, cette problématique est plus inédite car nous n’avons jamais fonctionné dans des systèmes où il n’y avait pas une forme matérielle de monnaie. La possibilité d’un tel système fait émerger deux questionnements.

Tout d’abord, si les transactions sont uniquement faites au moyen de monnaies numériques, il n’y aurait alors plus de transactions anonymes sous la forme du billet de banque. Quid de l’anonymat ? Ensuite, comment permettre à tous l’accès aux monnaies numériques ? Dans le domaine monétaire, il y a une reconnaissance de la nécessité pour les citoyens d’avoir accès à des transactions anonymes. De fait, le rôle de l’Etat dans ce processus pose question : doit-il fournir des formes monétaires numériques qui garantissent un anonymat et une accessibilité aussi forte que les billets de banque ?

Dans les développements actuels, où en sommes-nous concernant l’anonymat et l’universalité ?

Plusieurs méthodes permettent d’anonymiser les transactions. Pour l’instant cela concerne des monnaies purement privées et sans garantie stabilisée. C’est la dualité actuelle entre un anonymat ou une stabilité, qui reste garantie par l’Etat.

Certaines personnes questionnent souvent la nécessité de protéger l’anonymat et l'accessibilité du système monétaire actuel. D’un point de vue théorique, les fonctions de la monnaie, anonymat et universalité, sont très importantes. Deux postures peuvent alors être adoptées : soit on décide de recréer des formes monétaires qui vont garantir ces fonctions de manière virtuelle ; soit on s'en débarrasse en argumentant que c’est historiquement situé et aujourd’hui inutile. La Chine sert souvent de cas de discussion à cet égard puisque le développement de monnaies numériques touche toute la population sans préserver l’anonymat.

Pour arbitrer, il est peut-être utile de regarder les besoins de la société et de comprendre dans quelle mesure les acteurs économiques et les citoyens ont conscience de ces fonctions, ce qui est réellement compliqué. Peu de gens se rendent compte de ce qu’est la différence entre une monnaie unique et universelle et une monnaie gérée par les banques.

Concernant l'universalité de la monnaie numérique de banque centrale, l’idée serait que la banque centrale ouvre un compte à chaque individu, y compris des personnes exclues du secteur bancaire. Cela peut être perçu comme quelque chose de nouveau mais d’un point de vue d'économiste c’est tout à fait normal, car les billets de banque représentent le passif de la banque centrale. Il s’agit alors juste de remplacer les billets de banques par des comptes des individus à la banque centrale. D’un point de vue comptable, c’est également une solution naturelle mais qui pose à nouveau la question de l’anonymat.

« Est-ce que des technologies seront suffisamment robustes pour que la banque centrale puisse ouvrir des comptes anonymes pour l’ensemble des citoyens ? L’anonymat des comptes est sans doute impossible mais cette impossibilité n’exclut pas l’anonymat des transactions, contrairement aux paiements actuels par carte ou virements bancaires. »

Où en sont les acteurs institutionnels, tant européens que étrangers en matière d’émission de monnaie numérique de banque centrale ?

Les Etats-Unis et l’Europe en sont au même point sur ces questions. Ils soutiennent à la fois une volonté d'accélérer la régulation, notamment autour des bitcoins, et d’émettre une monnaie de banque centrale. Cette posture est partagée par l’ensemble des banques centrales des pays industrialisés qui se regroupent autour de la Banque de règlements internationaux. C’est d’ailleurs l’institution qui produit le plus de rapport sur les monnaies numériques. Pour autant il n’y a encore pas de décisions sur la forme que ces monnaies numériques vont prendre.

Les banques centrales ont toutes montré une volonté d’ouvrir la réflexion sur l’ouverture de comptes à la banque centrale. Certains petits pays, notamment les Etats de la Caraïbe orientale ont franchi le pas, ce qui est plus simple pour ces pays encore peu bancarisés. La Chine, de son côté, a choisi de développer une monnaie de banque centrale qui passe par les banques commerciales. Concrètement, vous gardez votre compte dans votre banque actuelle mais une partie doit être déposée par la banque commerciale à la banque centrale afin d’assurer une équivalence entre le compte et le passif de la banque centrale. Pour les individus cela ne change pratiquement rien. L’inconvénient est que la question de l’anonymat est mise de côté. L'avantage, c’est qu’on continue à passer par les banques, sans créer une monnaie qui serait une alternative au système bancaire. C’est plus intelligible pour la majorité de la population et cela suscite aussi moins d'appréhension de la part des banques.

L’autre problème est que la marge de manœuvre est laissée dans les mains des banques commerciales. Dans le système chinois, où la banque est intégrée au système public, cela crée peu de problème. Dans le système européen, les banques sont des acteurs privés, ce n’est pas la même chose. Est-ce que l’on veut fusionner les monnaies de la banque centrale et les monnaies bancaires liées aux crédits ? En plus de ce point de vue technique, il y a des enjeux géopolitiques, notamment sur la circulation de la monnaie à l’étranger.

Qui peut avoir ces comptes à la banque centrale ? Des individus étrangers peuvent-ils ouvrir ce type de compte ? C’est aussi pour cela qu’il y a une peur que cette monnaie s'étende à d’autres pays. Quand un pays utilise du dollar, cela reste relativement anonyme par rapport à ce qui se passe aux Etats-Unis. La solution de la Chine fait que si un pays étranger, pour des raisons commerciales ou diplomatiques, utilisait les monnaies chinoises, il risquerait de se retrouver complètement dépendant de la Chine en termes d’information et de données. Au regard de la dépendance économique de certains pays, ce scénario n’est pas du tout à écarter. Par exemple, le Fonds monétaire international existe aussi pour permettre à des pays qui sont en crise d’avoir accès à des formes monétaires permettant de résoudre ces crises. Depuis 10 ans, le multilatéralisme qui existait en termes de sauvetage monétaire se délite au profit de deux ou trois banques centrales qui vont prêter lorsque les Etats ont besoin. Ce fut le rôle des Etats-Unis suite à la crise de 2008, et c’est ce que fait la Chine aujourd’hui. Ce phénomène fait apparaître la régionalisation du rôle de prêteur, avec un système de guerre des monnaies et une singularisation du rôle en dernier ressort.

Il est donc possible de constater qu'au-delà des questions techniques, les enjeux internationaux de circulation de monnaies et de géopolitique sont énormes.

Peut-on imaginer un monde où un acteur privé aurait acquis la puissance suffisante pour créer une stabilité monétaire aux dépens des Etats ?

« La situation est très différente d’un pays à l’autre. Certains pays, en dépit des crises, disposent de monnaies considérées comme stables ; dans d’autres elles sont instables. Dans les pays où la monnaie est instable, la perte de confiance des citoyens peut entrainer un basculement vers des monnaies numériques privées. »

Aujourd'hui ce qui est vu comme une vraie menace pour les monnaies de banques centrales, ce sont les stablecoin privés. Il s’agit de monnaies émises par des organisations privées ou liées à des entreprises qui sont pourvoyeuses de confiance (par exemple Facebook et le projet Diem) soit qui reproduisent technologiquement la stabilité des autres monnaies en indexant leur actif sur un panier des grandes monnaies stables du monde. Dans ces circonstances, il est possible d’imaginer une monnaie des grandes entreprises qui pourrait concurrencer une monnaie publique. Il s’agit d’un risque important pour les Etats. Il faut noter que c’est complètement différent du bitcoin.

« Si les utilisateurs peuvent payer en ligne avec la monnaie liée à Facebook, l’ampleur sera totalement différente de celle du bitcoin, notamment si ces monnaies s’affichent comme étant stables. »

Qu’en est-il de l’anonymat, la sécurité et l’universalité de ces monnaies privées stables (stablecoin? Prenons l’universalité par exemple. Il serait possible d’argumenter que ce n’est pas grave si ces monnaies ne touchent pas tout le monde car l’Etat pourra garantir l’universalité. Mais cela risquerait de créer une situation où, si une monnaie privée s’impose, l'universalité serait rompue de fait dans certains secteurs. Il y a donc un vrai danger de monopolisation du secteur monétaire par des acteurs privés.

L’autre problématique est celle de la stabilité. Si les grandes entreprises du numérique peuvent être plus stables que certains Etats, les Etats ne peuvent pas déléguer à ces entreprises la capacité de sauver le système financier s’il s’écroule. Par exemple, dans une société où la plupart des gens utiliserait une monnaie privée, et qu’un jour pour des raisons X ou Y, beaucoup d’acteurs perdaient confiance en cette monnaie. Que se passerait-il alors pour les individus dont l’épargne serait principalement dans cette monnaie ? Dans notre système actuel, l'Etat est le garant. Faut-il alors imaginer ce sont les Etats qui – pour sauver cette monnaie privée et donc l’épargne des citoyens - garantiraient en dernier ressort la convertibilité d’une monnaie privée dans leur monnaie ? Je pense qu’il s’agit précisément de la situation à éviter.

Les monnaies numériques sonnent-elles le glas des institutions monétaires et financières ?

« Le numérique change et changera l'institution monétaire au sens large. En revanche, la faire disparaître, absolument pas. »

Néanmoins, il est nécessaire de répondre aux questions formelles qui se posent : comment les monnaies numériques peuvent-elles remplacer les monnaies matérielles ? Comment la régulation et les politiques vont-elles devoir s’adapter ? Comment les Etats peuvent-ils réagir à ce nouveau type de dématérialisation ? Ce qui est intéressant, c'est que la notion de monnaie ne disparaît pas.

En regardant l’histoire de la monnaie, il est clair que beaucoup de monnaies ont été utilisées, de même que beaucoup d’institutions monétaires ont existé avec différentes formes, à différents endroits. C'est toujours le cas aujourd’hui. Certes nous utilisons fréquemment un étalon unique mais il existe plusieurs formes de monnaies. Cette pluralité est à accepter pour avoir des débats sereins.

« Ce qui importe maintenant c’est de définir qui est le dernier ressort du système. Est-ce que se sont toujours les Etats qui doivent garantir in fine une convertibilité entre les monnaies ? C’est important pour dire où est la limite et c’est une réflexion qui doit avoir lieu ex ante et non pas ex post. »

Le grand enjeu pour les banques centrales aujourd’hui sera de réussir le lancement – et donc l’acceptation – d’une monnaie digitale de banque centrale. Si des monnaies sont créées pour des gens peu bancarisés, la majorité des utilisateurs ne continuera-t-elle pas d’utiliser sa carte de crédit ? Dans cette situation, des acteurs économiques individuels utiliseraient majoritairement des solutions intermédiées par des banques mais il y aurait cette fonction en dernier ressort, universelle proposée par la banque centrale pour acheter son pain. Le pire serait la création d’une monnaie de banque centrale qu’aucun acteur n'utiliserait. Sûrement ne faut-il pas tout que la monnaie numérique de banque centrale éclipse les banques, mais celle-ci doit être suffisamment utilisée pour être crédible.

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Eric Monnet est également auteur des ouvrages Controlling Credit. Central banking and the planned economy in postwar France (1948-1973) (Cambridge University Press, 2018) et Euro, les années critiques (PUF, 2015, dir. avec Claudia Sternberg). Il est aussi rédacteur en chef à La Vie des Idées. Il publie en novembre 2021 l’ouvrage La Banque Providence. Démocratiser les banques centrales et la monnaie (Le Seuil/république des Idées).

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