Comment tendre vers le bien-être numérique ? Entretien avec Marie-Pierre Fourquet-Courbet

Marie-Pierre Fourquet-Courbet est professeure des Universités et chercheuse en Sciences de l’information et de la communication à Aix-Marseille Université. Elle est également responsable d’un master spécialisé dans les médias numériques. Depuis plus de 20 ans, elle mène avec Didier Courbet des recherches sur les influences et les effets des médias et des technologies digitales sur les individus.

Que recouvre la notion de bien-être, notamment à l’ère numérique ?

Dans l’ouvrage Connectés et heureux ! Du stress digital au bien-être numérique (2020) que nous avons publié avec Didier Courbet, nous examinons le bien-être à plusieurs égards : le bien-être hédonique, fondé sur la présence d’émotions positives ; le bien-être eudémonique, qui se développe plutôt sur le long terme lorsqu’on donne du sens à sa vie et enfin le bien-être social, qui consiste à établir des relations sociales constructives. Il y a un lien plus ou moins direct avec l’attention, car lorsque l’on porte notre attention aux écrans, on ne la porte pas à nous-mêmes, à notre bien-être, ou aux autres.

Les recherches montrent que l’usage excessif des écrans est associé à des risques affectifs et psychosociaux. Si le critère initial était celui du temps passé sur les écrans, on s’intéresse plus récemment aux usages qu’on en fait : selon qu’on les utilise de façon active ou passive, les conséquences seraient plutôt favorables ou délétères. Dans le cas des réseaux sociaux, une utilisation active signifierait que l’on privilégie la communication et l’interaction avec d’autres. Cette utilisation serait plutôt positive pour l’individu. À l’inverse, une utilisation passive, c’est-à-dire la seule consommation des informations et l’observation, diminuerait le bien-être.

D’après vos recherches, quels sont les principaux effets néfastes d’un usage excessif des écrans sur le bien-être et la santé mentale ?

L’essentiel des recherches de notre ouvrage se fondent sur un lien de corrélation : on pourrait donc aussi estimer que les personnes qui ont un bien-être plutôt faible vont avoir ensuite tendance à se tourner vers les écrans.

Une augmentation du temps d’écran et des usages dysfonctionnels (essentiellement passifs) sont associés à une augmentation du risque de trouble affectif et une altération du bien-être dans sa conception hédonique, c'est-à-dire qu’on ressent moins d’émotions positives et plus d’émotions négatives. Nous avons aussi remarqué la présence de troubles anxieux et dépressifs. Des recherches ont ainsi montré que plus on passait de temps sur les réseaux sociaux, plus on développait des troubles dépressifs (Pantic et al., 2012) , dès 2h par jour. Une autre étude a mis en évidence que le bien-être diminuait très vite, au bout de 20 minutes passées sur Facebook (Sagioglou et Greitemeyer, 2014)  . Les impacts sont donc visibles à très court terme. Nous supposons que le temps passé sans communiquer sur Internet est préjudiciable parce qu’il offre des gratifications à court terme mais peu de choses à long terme. Que fait-on lorsqu’on ne communique pas avec les autres ? On observe. Or, cela favorise une tendance aux comparaisons sociales, d’autant plus qu’elles sont souvent biaisées avec des personnes qui se mettent en scène de façon favorable, ce qui provoque envie et jalousie.

Ces usages excessifs créent également une surcharge numérique, c’est-à-dire le sentiment d’être surchargé par un trop grand nombre de sollicitations. Cela est générateur de stress car nous avons l’impression d’être en permanence accessible et de ne pas pouvoir décrocher. En détournant notre attention de notre tâche principale pour nous concentrer sur ces sollicitations externes : nous nous créons des normes sociales liées à la rapidité de nos réactions. C’est de la soumission consentie

D’un point de vue relationnel, l’augmentation du temps sur les réseaux sociaux diminuerait les activités hors ligne qui favorisent le bien-être et provoquerait une tendance au repli sur soi. On peut aussi mentionner la technoférence (ou “phubbing”), c’est-à-dire l’interruption de la communication interpersonnelle causée par l’attention aux dispositifs technologiques. En contradiction avec sa fonction première qu’est le lien social, le smartphone peut nuire à nos relations, voire nous désocialiser. Si on regarde autour de nous, on snobe souvent l’autre, pour lui préférer l’écran. Cela peut être très problématique dans le contexte familial, notamment dans les relations parent-enfant, sans parler de la recrudescence des accidents domestiques de la vie courante en raison de l’attention portée à son téléphone. Cela peut aussi être problématique pour les adolescents : des recherches (voir notamment Steiner-Adair et Barker, 2013 ) ont montré que l’attention portée par les adultes à leur téléphone affecte leur estime de soi, car cela leur donne le sentiment de ne pas être intéressants, d’être délaissés.

« En contradiction avec sa fonction première qu’est le lien social, le smartphone peut nuire à nos relations, voire nous désocialiser. »

Peut-on parler de pathologies spécifiques associées à ces usages excessifs ?

Nous manquons de données pour parler de comportements addictifs, comme c’est le cas pour les jeux vidéos. On parle plutôt de “comportements excessifs et problématiques avec Internet” (CEPI ; voir Courbet, Fourquet-Courbet et Amato, 2020). Toutefois, un temps très élevé, excessif passé sur les réseaux sociaux sans communiquer, à regarder de façon massive des contenus, est associé à un retrait social, faisant entrer l’individu dans un cercle vicieux. Ceci est notamment favorisé par le design digital comportemental, qui est fait pour que les individus y restent et reviennent le plus longtemps et le plus souvent possible. On crée de nouvelles habitudes addictogènes dans la conception même des dispositifs.

Il y a aussi une augmentation de troubles affectifs liés à la FOMO (fear of missing out), cette peur de rater quelque chose qui se passerait en ligne. Cette crainte est caractérisée par le désir de rester en permanence connecté avec ce que font les autres, et repose principalement sur deux besoins fondamentaux que l’on cherche à satisfaire via les réseaux sociaux : la popularité et la reconnaissance sociale. En pratique, cela peut inciter l’individu à y être le plus visible possible afin d’avoir un maximum de retours. Si les retours négatifs sont préjudiciables au bien-être, le pire serait de ne pas avoir de retour : on se sentirait insignifiant, inexistant aux yeux des autres numériquement. Pendant les confinements, nous avons mené une recherche sur les écrans et le bien-être : il semble que la FOMO ait quasiment disparu, tout le monde étant logé à la même enseigne et les sorties étant presque totalement supprimées (recherche en cours de publication).

« Si les retours négatifs sont préjudiciables au bien-être, le pire serait de ne pas avoir de retour : on se sentirait insignifiant, inexistant aux yeux des autres numériquement. »

Pour certains experts, la nomophobie - la crainte continuelle et obsédante de ne pas avoir son smartphone avec soi - devrait être répertoriée comme trouble psychiatrique (Bragazzi & Del Puente, 2014) car les personnes qui en souffrent développent des troubles obsessionnels compulsifs et sont sujet à des compulsions, comme le fait de vérifier son smartphone très régulièrement. On peut tous se poser la question : combien de fois consultons-nous notre smartphone par jour ?

Enfin, cela peut causer des troubles cognitifs, en particulier des problèmes d’attention, d’apprentissage, ou de mémorisation. Le fait d’être en multitâche médiatique - c’est-à-dire le fait d’utiliser les écrans et de faire autre chose, ou d’utiliser plusieurs médias simultanément - ne permettrait pas de développer des capacités cognitives nouvelles. Quand on utilise son smartphone en réunion, deux tâches sont en compétition pour les ressources cognitives et attentionnelles : non seulement elles ne sont pas parfaitement réalisées et c’est souvent la tâche principale qui en pâtit.

Quid des effets positifs des réseaux sociaux, au niveau individuel et relationnel ?

Au niveau individuel, les réseaux sociaux peuvent être bénéfiques sur le bien-être car ils permettent une gestion stratégique de notre image : le fait de se valoriser, d’avoir le sentiment d’être une bonne personne et de se présenter de façon favorable. Le problème, c’est que dans la vie réelle, il y a des espaces où on peut retirer notre masque social, alors que ce n’est pas le cas en ligne. Par ailleurs, cela permet de satisfaire un besoin de popularité et de reconnaissance. Toutefois, encore une fois, si l’on y passe trop de temps, les partages et les retours peuvent devenir une vraie monnaie d’échange affectif.

D’un point de vue relationnel, l’usage des réseaux sociaux est bénéfique pour le capital social au sens de Bourdieu, soit l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles liées à un réseau durable plus ou moins institutionnalisé. Ils peuvent permettre de maintenir le capital de liaison c’est-à-dire les liens forts avec une utilisation active. C’était particulièrement visible lors des confinements, où les réseaux sociaux étaient le principal moyen de maintenir ce capital social de liaison. Ils peuvent aussi permettre d’étendre son capital social de transition c’est-à-dire de développer de nouvelles relations. Enfin, les réseaux sociaux peuvent aussi apporter du soutien social en ligne, notamment pour des sujets difficiles à aborder.

Quelles sont vos recommandations pour développer son “intelligence numérique” ?

Afin de développer notre intelligence numérique, c’est-à-dire notre capacité à comprendre, à nous adapter aux écrans, et les utiliser à meilleur escient pour en tirer tous les éléments positifs, plusieurs pistes peuvent être explorées. Tout d’abord, il est important de connaître les apports et conséquences délétères des écrans. Ensuite, il faut apprendre à gérer et maîtriser ses comportements numériques. Les parents doivent apprendre aux enfants à gérer l’absence d’écran, s’occuper autrement, en dehors des écrans. L’école peut aussi avoir un rôle à cet égard. On stigmatise beaucoup les adolescents mais il faut que les adultes montrent l’exemple car ils servent de modèles. Hors écrans, on peut aussi développer ses loisirs individuels et collectifs, et ainsi privilégier les activités ludiques et physiques.

« Développer notre intelligence numérique, c’est-à-dire notre capacité à comprendre, à nous adapter aux écrans, et les utiliser à meilleur escient pour en tirer tous les éléments positifs »

Au niveau des outils numériques eux-mêmes, il peut être intéressant d’associer une alerte de temps passé, parce que ce sont des environnements très immersifs où on perd la notion du temps. On peut aussi retirer les indicateurs de récompense par exemple. Interdire les écrans dans la loi n’est pas possible, et dans la famille encore faut-il que les parents eux-mêmes soient capables de s’en passer. Il faut vraiment faire état des effets positifs et négatifs et questionner à quelle société on veut aboutir et quels moyens on se donne pour y arriver. En particulier, il faudrait développer les recherches permettant de mettre en avant des liens de causalité, au-delà des liens de corrélation. A cet égard, une étude a montré qu’une limitation des usages numériques à 30 minutes par jour améliorait le bien-être et, chez ceux qui se sentaient préalablement seuls,  diminuait leur sentiment de solitude et des symptômes dépressifs (Hunt et al., 2018) .

 

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