Comprendre ce que l’on comprend du numérique : retour sur une matinée d’échanges dans un collège, avec Nicolas Roussel

Nicolas Roussel est informaticien, chercheur spécialiste des interactions humain-machine. Il est directeur du centre Inria de l’université de Bordeaux et administrateur de Cap Sciences.

A l’occasion de la première étape d’Itinéraires numériques en juin 2022, le Conseil national du numérique s’est rendu au collège Nelson Mandela de Floirac, pour participer à une matinée d’échange autour du numérique avec des élèves de quatrième, des chercheurs du centre Inria de l’université de Bordeaux et des médiateurs de Cap Sciences.

Qu’est-ce qui a motivé l’organisation de cette matinée d’échanges avec des collégiens ?

A l’origine, nous avions envie d’organiser des rendez-vous réguliers entre nos scientifiques et des citoyens, sans être dans une posture trop descendante, pour expliquer ce que nous faisons et le monde numérique dans lequel nous vivons, mais surtout pour comprendre leur rapport au numérique, ce qui les intéresse.

Le numérique n’est pas un phénomène naturel, un objet de la nature, qui préexistait à l’humanité, comme la physique ou la biologie. Personne ne peut dire ce qu’est le numérique, il s’invente en permanence. Si j’étudie les galaxies, que c’est mon métier, je sais plus de choses sur les galaxies que les habitants de ma ville. Mais si je parle du numérique, quelque chose qu’on invente tous ensemble, j’aurais certes peut-être plus d’éléments, parce que c’est mon métier, et que je travaille dessus depuis trente ans. En revanche, lorsqu’il s’agit de savoir quel numérique il nous faut pour demain, je n’en sais pas plus que les autres, qui y sont aussi confrontés.

C’est donc intéressant de ne pas venir en voulant expliquer le numérique, mais plutôt en demandant aux participants ce qu’ils en comprennent, ce qu’ils aimeraient faire avec, et aussi ce dont ils ont besoin sans lien évident avec le numérique, pour voir si nous ne pouvons pas faire ce lien, développer des choses qui répondent à leurs envies, à leurs besoins.

Mon domaine de recherche est l’interaction humain-machine, c'est-à-dire la manière dont on conçoit et fabrique concrètement des systèmes informatiques adaptés ou adaptables à ce que nous voulons collectivement, en tant que citoyens. Ce qui m'intéresse, ce n’est pas le numérique en tant que tel mais ce que les personnes veulent en faire, pour qu’on puisse ensuite produire le numérique adéquat. Ce n’est pas si répandu que ça finalement comme approche. Quand on est spécialiste, on n’a pas envie de s’entendre dire “ton truc, je n’en veux pas”, mais là, ce n’est pas grave, ce qui est important c’est de déterminer si l’on peut répondre aux besoins et désirs collectifs, avec ou sans numérique, et sans choisir a priori une forme particulière de numérique (de l’IA, une interface immersive, une chaine de blocs, etc.).

Que peut-on retirer de cette démarche de compréhension ?

On peut prendre l’exemple des métavers, un sujet dont on entend beaucoup parler, en se demandant si cela va se faire, si cela va fonctionner, si on peut en tirer beaucoup d’argent… Il faut se demander pourquoi cela nous intéresse tant, ce que nous en attendons, ce que nous en espérons. De même pour les NFT, si c’est simplement pour l’arnaque, il faut laisser tomber, mais s’il y a des opportunités intéressantes, essayons de corriger la manière dont c’est fait aujourd’hui pour y répondre.

Cette démarche peut aussi s’appliquer aux impacts du numérique sur la transition climatique. Dans le cadre de la COP 27, avec Cap Sciences, nous allons travailler avec des lycéens qui vont plancher sur ce que peut faire le numérique pour la transition climatique. Aujourd’hui les relations entre numérique et environnement sont essentiellement vues sous l’angle de la sobriété, alors que beaucoup de choses n’en relèvent pas. Si la seule chose dont on parle c’est la diminution de la consommation électrique, si on ne peut pas montrer qu’on sait faire des choses positives pour l’environnement avec le numérique, alors il vaut mieux tout éteindre.

Nous allons rencontrer des lycéens pour parler de trois volets sur lesquels, justement, le numérique peut apporter quelque chose :
-    Le premier, c’est l’anticipation : comment prévoir ce qui pourrait ou ce qui va se passer en termes de changement ou d’événements climatiques ? Comment améliorer les modèles climatiques ? Comment modéliser l’évolution du trait de côte, les inondations, les tempêtes, les feux de forêt…
-    Le deuxième, c’est l’atténuation : comment limiter les changements climatiques, les impacts humains, réduire l’empreinte environnementale du numérique et d’autres secteurs, en optimisant des processus de production ou de consommation par exemple…
-    Le troisième, c’est l’adaptation, même si on anticipe et qu’on atténue, il risque de se passer des événements non prévus. Que faire maintenant pour être mieux préparé le jour où les catastrophes arrivent, pour que les choses qui existent déjà soient résilientes à ce genre de situation ?

Tout cela est un peu angoissant, donc pas forcément réjouissant, mais si on pense que cela va se produire, alors il faut s’y préparer. Le numérique est un outil surpuissant pour créer des scénarios, tester des hypothèses, communiquer, et ça n’est pas faire du techno-solutionnisme que de dire que cela va servir à quelque chose. Faisons en sorte que le CO2 généré par le numérique soit utile à la transition climatique.

Quelles premières conclusions tirez-vous de cette expérience ?

Nous avons eu plusieurs retours des chercheurs qui ont participé à cette matinée avec les collégiens. Certains ont dit avoir appris des choses sur la vision du numérique par les jeunes, ce qu’ils préfèrent, se sont trouvés étonnés de leur recul sur les médias, les risques, les influenceurs… Ils ont encore des choses à apprendre mais en savent suffisamment pour qu’on puisse débattre avec eux. D’autres en revanche ont eu l’impression que leurs compétences scientifiques n’ont pas été mobilisées, mais ce n’était précisément pas l’objectif de l’exercice. Il ne s’agissait pas d’aller expliquer, mais plutôt d’absorber, d’écouter, de comprendre, de s’imprégner de leurs retours.

Cette collaboration avec Cap Sciences est intéressante en ce sens :  le dialogue avec la société est leur métier et nous sommes complémentaires. Le format retenu, avec un chercheur et un petit groupe est ce qui marche le mieux. S’il y a trop de monde, le chercheur fait un cours. Si on est dans une perspective d’enseignement, la discussion en petits groupes est perçue comme peu efficace, mais si on souhaite faire parler les élèves, elle est clairement préférable.  

Après ces échanges, qu’en est-il de l'acculturation de ces publics ?

Nous faisons de la recherche. Pendant des années, nous avons fait un travail de médiation pour expliquer ce qu’est le numérique, ses principes de base, en organisant des activités débranchées, sans ordinateurs, avec des ficelles et du carton… A une époque, c’était important de le faire, pour faire comprendre à la société que le numérique était une vraie discipline et qu’il fallait qu’elle soit enseignée. Il a fallu beaucoup de temps pour avoir un cours en seconde, un CAPES… Aujourd’hui, nous développons moins cette activité, car de nombreuses structures associatives et variées le font déjà. Notre travail n’est plus tant de faire de l’acculturation “de base” mais d’aller sur des sujets plus pointus.

Parmi les défis que nous envisageons, il y a celui de s’intéresser à des publics qui ne sont pas ceux régulièrement confrontés à des chercheurs. Des programmes pour les scolaires existent, comme « Chiche ! », fondé sur la rencontre entre un ou une scientifique et une classe de seconde. Ces rencontres nous permettent de donner des clés de compréhension du numérique, de lutter contre les stéréotypes de genre, et d’encourager des vocations dans des établissements parfois très éloignés des acteurs de la recherche et de la culture scientifique. Mais il faut d’autres formes de dialogues, et avec tous les publics !

Il est important d’éclairer nos concitoyens sur les enjeux du numérique, mais il nous faut aussi échanger plus fréquemment avec eux pour mesurer ce qu’ils comprennent de ce que nous faisons, pour comprendre leurs attentes et pour voir ce que nous pouvons faire ensemble pour y répondre.

Catégorie