Déplacement du Conseil à Nancy : rencontres et échanges autour des exosquelettes et des systèmes robotisés au travail

Vendredi 9 décembre, Justine Cassell et Dominique Pasquier, membres du Conseil national du numérique, se sont rendues à Nancy pour une journée d’étude à l’occasion de la publication du dossier “Humains et Machines. Quelles interactions au travail ?”.

Au programme de cette journée ? Rencontre avec des chercheurs de l’INRS et Inria Nancy-Grand Est, visites des laboratoires et échanges avec des publics directement concernés par des expérimentations avec des machines dans l’environnement professionnel.

INRS : Prévenir et accompagner l’introduction d’exosquelettes et de systèmes robotisés

L’Institut National de Recherche et de Sécurité (INRS) est un institut paritaire dont le rôle est d’étudier les risques professionnels de tout ordre. Il porte à ce titre une réflexion sur la collaboration entre humains et machines et les enjeux de prévention et de santé et sécurité au travail qui s'y rattachent.

Pendant la matinée, le département Ingénierie des Équipements de travail et le département Homme au Travail de l’INRS ont présenté leurs travaux sur les exosquelettes et les robots collaboratifs. L’objectif : prévenir les risques en matière de santé et sécurité au travail et accompagner l’acceptation du dispositif technologique en le mettant réellement au service des besoins humains.

L’INRS a pour ce faire établi un modèle d’acceptation des exosquelettes prenant en compte six conditions fondamentales :

  1. Les conditions facilitantes (formation, information, accompagnement, soutien extérieur…)
  2. La facilité d’utilisation
  3. Les attentes de performance, tant en termes de santé et sécurité au travail que d’efficacité dans la tâche effectuée
  4. L’influence sociale
  5. La construction de son identité professionnelle au travail
  6. Les affects (l’ensemble des ressentis des utilisateurs vis-à-vis de l’outil)

Ces six dimensions ont servi de socle à l’élaboration d’un questionnaire qui vient en appui d’un guide mis à disposition des entreprises et des préventeurs par l’INRS pour accompagner l’acquisition et l’intégration d’exosquelettes dans leurs structures. Sur les 182 répondants répartis dans 13 entreprises - étant pour moitié utilisateurs et pour moitié non-utilisateurs d’exosquelettes, le questionnaire fait ressortir plusieurs résultats(1) :

  • Alors que plus de 65 % des non-utilisateurs d’exosquelette indiquent avoir l’intention d’en utiliser un, ils ne sont plus que 55 % à effectivement l’utiliser après en avoir fait l’expérience. Ce rejet par 45 % des utilisateurs provient principalement des caractéristiques d’usabilité : “le dispositif est ressenti comme contraignant et perturbant pour leur activité”.
  • Les utilisateurs et ex-utilisateurs sont également nombreux à estimer que l'exosquelette n’a pas d’effet en matière de productivité et ils sont ⅔ à estimer que leurs efforts physiques sont identiques qu’ils le portent ou non. Le questionnaire fait ressortir que la perception que les agents ont de l’usabilité de l’outil l’emporte sur son utilité réelle.
  • En ce qui concerne les dynamiques sociales, les résultats montrent que les non-utilisateurs ayant un a-priori positif sur ces dispositifs estiment plus souvent que le reste de leur équipe porte également un regard positif à ce sujet et vice-versa pour les plus réfractaires.
  • En matière d’identité professionnelle, “les résultats montrent que l’ensemble des répondants ne pense pas développer de nouvelles compétences en utilisant l’exosquelette et les utilisateurs ne voient pas de plus-value au niveau de la valorisation de leur métier avec ce dernier.” Mais cette perception n’affecte pas l’usage effectif du dispositif.

L’ensemble des personnes avec lesquelles les membres du Conseil national du numérique ont pu échanger sur ce sujet sont unanimes : si l’introduction d’un exosquelette peut porter des bénéfices réels, il faut laisser du temps aux opérateurs pour redevenir experts de leurs activités en portant l’outil et réapprendre la maîtrise du geste professionnel.

L’INRS mène différentes expérimentations sur la robotique collaborative (appelée aussi cobotique), pour produire des supports d’information auprès des entreprises pour préserver la sécurité des humains au travail et favoriser la collaboration. Plus que des enjeux d’acceptabilité, les cobots affectent avant tout l’organisation du travail qui doit se réagencer pour permettre des interactions fluides et efficaces entre humains et machines. L’objectif est clair : mettre ces changements au service de l’amélioration des conditions de travail.

Les équipes de l'INRS font la démonstration du robot Spot conçu par Boston Dynamics aux membres du Conseil et aux équipes d'Inria.

© Olivier REMY / INRS.

À retenir côté recherche ?

  • L’importance de la pluridisciplinarité dans les équipes de recherche : roboticiens, ergonomes, psychologues, physiologistes, biomécaniciens, sociologues… collaborent pour étudier chaque dimension de l’impact de ces technologies sur les travailleurs.
  • La nécessité d’interroger à la fois les utilisateurs directs de la technologie et les non-utilisateurs pour comprendre leur regard sur l’utilisation des outils et comment est-ce que cela peut affecter les structures collectives de travail. La machine ne doit pas être perçue comme un simple ajout, elle nécessite de repenser la répartition de l’ensemble des rôles au sein de l’équipe.

Du côté du vécu des humains confrontés à ces outils au travail, les sentiments varient :

  • La valeur ajoutée : Si la machine soulage de tâches manuelles au profit de nouvelles tâches cognitives de plus haut niveau (comme le pilotage ou la surveillance du robot), l’acceptation est par exemple plus grande.
  • La surveillance : les outils ne sont pas tous perçus de la même façon. L’exosquelette est avant tout perçu comme un dispositif médical plus que de contrôle, facteur d’assistance voire de productivité alors même que cela n’est pas prouvé par l’usage, alors que les cobots, quant à eux, peuvent faire naître chez les travailleurs un sentiment de double-contrôle : par le manager et par la machine.
  • Le remplacement : La peur du remplacement par le cobot est également souvent forte, mais s’il est présenté aux équipes et que l’organisation s’adapte à son intégration, les bénéfices en termes de réduction des opérations manuelles l’emportent dans la perception des collaborateurs.

Ressources : https://www.inrs.fr/risques/robots-collaboratifs/ce-qu-il-faut-retenir…

Inria : Mettre les exosquelettes au service des professionnels du soin et du secours

Justine Cassell et Dominique Pasquier ont ensuite été accueillies au centre Inria de Nancy et ont assisté à une présentation de l'équipe Larsen, commune avec le Loria (Laboratoire lorrain de Recherche en Informatique et ses Application, commun au CNRS, à l’Université de Lorraine et à Inria). Le Loria mène notamment plusieurs projets de recherche, notamment avec le Centre hospitalier régional universitaire (CHRU) de Nancy et le Service départemental d’incendie et secours de Meurthe-et-Moselle (SDIS 54).

Plusieurs cas d’usage ont été présentés à la délégation, confirmant que les enjeux de collaboration entre humains et machines dans le cadre du travail ne sont pas - ou plus - des sujets purement prospectifs, mais qu’ils s’inscrivent dans le présent ou l’avenir proche de certaines professions. La pédagogie y règne en maître, comme la résume Serena Ivaldi, chargée de recherche Inria en robotique dans l'équipe Larsen : “J’essaie d’expliquer au maximum le fonctionnement des robots parce que je ne veux pas laisser une impression de magie”.

Des personnels soignants utilisent des exosquelettes pour retourner un mannequin de patient en réanimation.

© Inria / Photo J. Galet.

Cas 1 : Soulager les infirmières et infirmiers lors des manipulations de patients intubés

Au CHRU de Nancy, des soignants ont été équipés d’exosquelettes afin de faciliter le retournement des patients intubés en réanimation. La manipulation demande d’être penché pendant plusieurs minutes, pour maintenir le patient et coordonner l’équipe mobilisée. Ce dispositif a été très vite adopté par les équipes d’infirmières et d’infirmiers : elles  n’ont pas perdu en qualité de leur geste médical mais ont été soulagées physiquement. Un bénéfice physique qui entraîne des bénéfices indéniables en termes de santé psychologique. Un enjeu est cependant remonté : seuls quatre exosquelettes ont été acquis par le CHRU et sont partagés entre un nombre bien plus important de professionnels. Leurs journées chargées ont ainsi souvent pris le pas sur le temps de réglage de l’exosquelette qui devenait donc inefficace parce qu’inadapté. Il a donc été décidé de désigner quatre personnes responsables de cette tâche pour qui l’exosquelette était spécifiquement réglé. Si l’objectif de soulagement physique a, de fait, été atteint, ce mode d’organisation a généré un sentiment de surcharge pour les quatre personnes désignées qui désormais de façon systématique cette tâche de coordination des équipes pendant la manipulation des patients intubés. Cependant, le port de l’exosquelette a également été à l’origine d’un sentiment de fierté, l’outil étant fièrement brandi par ses détenteurs qui y ont même collé une étiquette avec leur prénom dessus pour en revendiquer l’appartenance.

Envie d’en savoir plus ?  https://www.francebleu.fr/infos/societe/a-nancy-des-chercheurs-concoive…

Cas 2 : Soutenir le port de matériel lourd pour les pompiers de Meurthe-et-Moselle

Le SDIS (service départemental d'incendie et de secours) de Meurthe-et-Moselle étudie quant-à-lui l’utilisation d’exosquelettes pour soutenir les pompiers en opération, en particulier pour augmenter leurs capacités dans les situations de désincarcération (c’est-à-dire l’opération disant à dégager des individus coincés dans des véhicules accidentés), le port de matériel lourd sur un théâtre d’opération inaccessible par d’autres moyens ou encore le port de civières. Si les exosquelettes ne sont pas encore déployés sur le terrain, l’équipe est investie dans plusieurs phases de travail depuis trois ans, notamment la caractérisation de la tâche au niveau biomécanique et l'évaluation de l'acceptabilité des exosquelettes chez les sapeurs-pompiers. Comme le résume le commandant Lionel Robert : “Nous nous engageons sur un projet long et il faut éviter de concevoir un outil sur-mesure que le sapeur pompier n’utilisera pas parce que ce n’est pas pratique à utiliser ou parce que son ethos professionnel et l'image qu’il se fait de lui-même et qu’il renvoie à l’extérieur est celle de quelqu'un de costaud et qu’il ne voudra pas l’utiliser.” Il ressort ainsi des expérimentations actuelles que les sapeurs-pompiers seraient plus enclins à être appareillées si les exosquelettes démontrent un réel bénéfice physique et s’il sont acceptés comme tels par la société, c’est-à-dire comme une profession étant à la pointe de la technologie, qui se renforce encore davantage, plutôt que comme une solution de facilité voir d’assistanat.

Ne manquez pas ce reportage sur France 3 : https://france3-regions.francetvinfo.fr/grand-est/meurthe-et-moselle/na…

Les membres du Conseil au Loria, assistant ç une présentation des robots étudiés par le laboratoire..

Une journée d’étude faisant écho au travaux du Conseil en matière d'interactions entre humains et machines au travail

Ces deux exemples témoignent de l’intérêt de la collaboration des laboratoires avec des organisations extérieures. Ils mettent également en exergue les enjeux de financement de ces projets (et la difficulté d’obtenir ces derniers), soulevés par plusieurs participants à la journée. Ces expérimentations rejoignent également les préconisations du dossier  “Humains et Machines. Quelles interactions au travail ?” publié par le Conseil et dans le cadre duquel cette journée d’étude s’inscrivait.

Dans ce dossier porté par Justine Cassell, Olga Kokshagina, Dominique Pasquier et Eric Salobir, le Conseil analyse comment nos corps interagissent avec les outils numériques et comment nous collaborons dans ce contexte quel que soit notre métier, notre statut, de l’ouvrier au cadre, du manager au manager, du service au soin. Dans un contexte de transition profonde sur ces questions, le Conseil encourage à intégrer les professionnels utilisateurs dès la conception des outils, comme cela a été le cas pour les infirmières et pompiers, afin de s’assurer que l’outil réponde à leurs besoins et est adapté à leurs quotidiens professionnels, tout en maintenant par la suite une boucle de rétroaction permanente permettant aux utilisateurs de faire des retours sur leurs outils pour les améliorer en continu. Il est également nécessaire de former et d’informer l’ensemble des parties prenantes, y compris les non-utilisateurs à ces dispositifs pour embarquer toute l’organisation dans l’intégration de ces nouveaux processus, dans la pleine lignée de la démarche menée par l’INRS sur les exosquelettes. Enfin, le Conseil invite à un plus intense et plus large dialogue, à accorder plus de protection et de choix aux utilisateurs et à nourrir les rapports professionnels d'un regain de confiance plutôt que de surveillance.
Un grand merci à l’ensemble des personnes rencontrées sur place pour leur accueil et les riches échanges lors de cette journée. Envie de poursuivre la conversation sur ces sujets ? Contactez-nous à info@cnnumerique.fr.

(1) WIOLAND, Lien, DEBAY, L et ATAIN-KOUADIO, Jean-Jacques. “Processus d’acceptabilité et d’acceptation des exosquelettes : évaluation par questionnaire”. Références en santé au travail, n°160. Décembre 2019.

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