Du cerveau à l’appartenance sociale : les mécanismes derrière l’adhésion et la diffusion des rumeurs. Quatre questions à Sylvain Delouvée

Nous avons eu la chance d’échanger avec Sylvain Delouvée, maître de conférences habilité à diriger la recherche en psychologie sociale à l’Université de Rennes sur les croyances collectives.

Il travaille depuis plus de dix ans sur les croyances collectives, en se concentrant sur les conduites dites “irrationnelles” avec une attention particulière portée sur les rumeurs et les théories du complot. Comme Sylvain Delouvée nous l’explique “c’est en étudiant Monsieur et Madame “tout-le-monde” qu’il est possible de distinguer les processus cognitifs qui sous-tendent les mécanismes de croyance et de transmission.” Attention l’un et l’autre ne vont pas toujours de pairs, surtout sur Internet !

Commençons par poser les termes du débat, faites-vous une différence entre rumeurs, théories du complot et infox (ou fake news), notamment au niveau des processus cognitifs impliqués ?

Je fais des différences, et je ne suis pas le seul, entre ces trois grands termes que vous venez d’évoquer, même si les processus cognitifs et socio-cognitifs sont très similaires voire identiques. Au niveau du traitement de l'information – dans notre cerveau ou entre individus – ces trois types d’informations sont en effet traités de la même manière, mais elles ne relèvent pas toutes de la même chose.

Les théories du complot sont des récits, des histoires, qui visent à expliquer le monde, un événement ou des événements, en considérant que sa cause est due à un petit groupe qui agit dans l’ombre. J'insiste sur la notion d’histoire, car il s’agit d’un récit qui va être véhiculé de manière orale, ou aujourd’hui par les réseaux sociaux numériques. Ce récit n’est donc pas figé et il se transforme à chaque transmission.

« Les théories du complot sont des récits véhiculés de manière orale, ou aujourd’hui par les réseaux sociaux numériques. Ce récit n’est donc pas figé et il se transforme à chaque transmission. »

Les rumeurs sont également des récits explicatifs visant à comprendre un événement ou plusieurs événements, sans forcément incriminer un groupe spécifique. Il s’agit, par exemple, des peurs collectives qui sont liées à l’émergence de nouvelles technologies.

Les fake news sont des fausses informations créées à dessein. On parle de fake news lorsqu’un gouvernement, un groupe, un individu va manipuler ou transmettre des fausses informations dans une démarche de propagande ou de manipulation de l’information.

Pour récapituler, les deux premières cherchent à expliquer le monde sans émerger d’une volonté spécifique, tandis que la dernière est une manipulation volontaire et délibérée.

Constatez-vous des évolutions historiques de ces phénomènes ?

Les rumeurs et les théories du complot reprennent historiquement toujours les mêmes thèmes. On retrouve par exemple les thèmes de la santé, de la science ou de l’innovation, des violence urbaines ou de la ville - qui ont donné les études sociologiques sur les légendes urbaines. Parmi ces thématiques, les évolutions historiques des scénarios sont plus souvent de l’ordre de la variation stylistique ou contextuelle. Par exemple, en pleine pandémie, ce que l’on retrouve le plus sont des rumeurs ou des théories du complot entourant le sujet. Néanmoins, les mécanismes socio-cognitifs derrière l’habillage restent les mêmes. De plus, il n’existe pas d’étude scientifique montrant qu’il y aurait plus de rumeurs ou de théorie du complot aujourd’hui par rapport aux périodes précédentes.

« Nous sommes passés d’une époque où les rumeurs, les fausses nouvelles et les théories du complot étaient liées à des petits groupes spécifiques à une forme de complotisme grand public. »

Ce qui a vraiment changé, c’est notamment le rôle des réseaux sociaux numériques et du numérique non pas dans la création de ces rumeurs, mais dans leur diffusion et dans leur accessibilité. Nous sommes passés d’une époque où les rumeurs, les fausses nouvelles et les théories du complot étaient liées à des petits groupes spécifiques – il fallait connaître ou être intégré dans des groupes sociaux spécifiques pour en avoir connaissance – à une forme de complotisme grand public. Aujourd'hui, il suffit d’avoir un compte sur un réseau social pour accéder facilement au complotisme, aux fakes news et aux rumeurs. Par ailleurs, si jusqu'à présent il fallait qu’une version officielle existe pour qu’il y ait une version complotiste, les réseaux sociaux, les smartphones et le numérique permettent une immédiateté entre l’événement et l'émergence de la théorie complotiste. On peut ajouter à cela une plus grande méfiance voire défiance aussi vis-à-vis des autorités instituées ainsi qu’un populisme de remise en question du pouvoir et des institutions. Pour caricaturer, dans ces schémas de pensée, il n’y a même pas besoin de savoir ce que dit Le Monde pour savoir que c’est un tissu de mensonges à la solde du Gouvernement, ni ce que dit tel ministre pour savoir qu’il ment.

Pour finir sur les évolutions, il faut rappeler que le premier mode de transmission des fausses informations, des rumeurs ou théories du complot est la transmission orale qui permet leur transformation. Aujourd’hui les fausses informations, les rumeurs ou les théories du complot se diffusent aussi par écrit, ce qui entraîne une certaine rigidité. Par exemple, un re-tweet revient à reproduire à l’identique. C’est très rare que des gens partagent en ajoutant des commentaires. En étant un peu provocateur, on pourrait dire que cela nuit à l’originalité des théories du complot. Cependant, l’apparition de réseaux comme Tik Tok, Discord, ou Twitch a remis l’oralité en avant.
Parallèlement il y a l'émergence de la vidéo, à travers des plateformes comme YouTube. On a alors des vidéos qui sont retravaillées et transformées. Elles permettent à celui qui s’est improvisé enquêteur de trouver la vérité seul dans son coin en faisant des arrêts sur image pour trouver le détail révélateur. Le profil de l’enquêteur est d'ailleurs très présent dans les œuvres de fiction. Sur ce sujet, je vous invite à lire ma prochaine publication, co-écrite avec Sébastien Dieguez (Université de Fribourg), qui comporte tout un chapitre sur les théories du complot dans de la pop culture et la fiction (Le complotisme : cognition, culture, société, éditions Mardaga, octobre 2021).

Face aux rumeurs et aux théories du complot, quel est le rôle de notre cerveau ?

Il me serait difficile de citer en quelques lignes tous les mécanismes et tous les biais impliqués. Néanmoins, et sans hiérarchiser l’importance des différents mécanismes, nous avons tout d’abord le fonctionnement inhérent de notre cerveau. Le psychologue Daniel Kahneman a expliqué que notre cerveau a deux manières de penser, deux systèmes. Selon lui, il y a une manière rapide et simple de penser (le système 1) qui s'appuie sur des stéréotypes, des évidences et des approximations. Il conduit à de nombreuses erreurs mais il fonctionne dans la vie de tous les jours et nous permet de faire plusieurs choses en même temps. Il est utilisé fréquemment car il est peu coûteux cognitivement. Le système 2 lui représente la pensée rationnelle, réfléchie, qui doit être décidée, qui demande du temps de traitement. Son utilisation est moins fréquente car plus coûteuse.

Or, dans la vie de tous les jours, nous essayons d’économiser notre attention cognitive en valorisant  – inconsciemment pourrait-on dire – le système 1. De fait, nous avons tendance à tomber dans des biais cognitifs : des façons de raisonner plus simples, pour aller plus vite. Parmi les plus connus et plus utilisés pour les fausses nouvelles il y a par exemple le biais de confirmation d’hypothèse : la tendance à aller chercher des éléments qui confirment notre croyance plutôt que ceux qui l’infirment. Ces biais cognitifs nous montrent que notre cerveau a tendance à préférer une théorie simpliste. Ils nous facilitent l’adhésion et la transmission d’une théorie du complot ou d’une rumeur mais ils ne suffisent pas à l’expliquer. Pour comprendre, il ne faut pas rester au niveau de l’individu mais s’intéresser au groupe social dans lequel les individus s’inscrivent. C’est en cela que les réseaux sociaux numériques ont un poids très important.

« Les biais cognitifs facilitent l'adhésion et la transmission des théories du complot et rumeurs mais ils ne suffisent pas à l'expliquer. Il faut s'intéresser au groupe social dans lequel les individus s'inscrivent. C'est en cela que les réseaux sociaux numériques ont un poids très important. »

Quels sont les processus et les mécanismes psychosociaux qui permettent l’adhésion et la diffusion de ces théories, rumeurs et fausses informations ?

Les processus motivationnels sont l’autre élément d’adhésion et de diffusion des théories complotistes et des rumeurs. Parmi ces motivations, le besoin de se sentir unique et le besoin d’appartenance sont plus importants. Tout d’abord, le besoin de se sentir unique, différent. Ce besoin va nous amener à avoir envie d’adhérer et de diffuser des versions opposées à la version officielle, de montrer que nous ne sommes pas des moutons et que nous pouvons penser par nous-même. Ça entraîne une fascination pour la pensée complotiste.

Puis le second grand besoin, qui est peut-être le plus important, est le besoin socio-identitaire, celui d’appartenance à des groupes. Nous sommes des êtres sociaux par essence, nous fonctionnons avec les autres, avec le regard des autres. Il y a donc un besoin d’affiliation, d’appartenir à des groupes sociaux, une communauté, à se sentir proche d’autres individus. Ce besoin de similarité va conduire à s’enfermer dans des groupes homophiles (dont les individus présentent les mêmes caractéristiques). C’est ce qu’on voit avec les bulles de filtre : Facebook et Twitter n’ont rien inventé, ils ne font que répondre au besoin d’être confronté à la similarité plutôt qu’à la différence. Cela fonctionne aussi avec les médias, les productions culturelles, etc.

«  L'adhésion à des théories complotistes et rumeurs s'explique aussi par des processus motivationnels et des besoins socio-identitaires : le besoin de se sentir unique et le besoin d'appartenance à des groupes. »

En conséquence, le besoin d’appartenance à des groupes sociaux déterminés va entraîner une manière biaisée de lire le monde dans laquelle l’individu va avoir tendance à adhérer aux croyances de son groupe et à transmettre et diffuser des éléments qui vont lui permettre d’y être valorisé. Par exemple, des études ont montré que le complotisme est plus développé dans les extrêmes politiques, droite comme gauche. Sans vouloir assimiler ces deux bords, on constate d’un point de vue cognitif que les sympathisants ont une manière assez similaire d’interpréter les événements en voyant derrière des complots. La différence se situe au niveau du thème explicatif invoqué qui, d'un point de vue politique, est très différent. En revanche, ces sympathisants remettent en cause la version officielle pour prétendre que dans l'ombre c’est un groupe qui agit, simplement ça n’est pas le même groupe. Mais, pour être valorisé dans le groupe social il va y avoir tendance à adhérer davantage à ces théories et surtout à les diffuser davantage. Cela explique aussi que sur bon nombre de théories du complot ou fake news thématiques, il a une hétérogénéité assez élevée avec autant des gens d’extrême droite comme d'extrême gauche, sauf qu’il ne s’agit pas des mêmes croyances.

Pour autant ce n’est pas parce qu’un individu est associé à un groupe en particulier qu’il va forcément véhiculer des rumeurs ou des théories complotistes. Il n’existe pas de profil-type du complotiste ou de celui ou celle qui adhère à des rumeurs ou à des fake news. Ces derniers temps, plusieurs sondages, et acteur publique, ont cherché à mettre en avant le profil-type ou le portrait du complotiste  - homme, blanc, jeune, etc - mais il faut être très prudent avec ces résultats qui ont plus tendance à montrer des corrélations que des causalités. J’ajouterais aussi une vigilance particulière vis-à-vis de la pensée qui veut que seul l’autre adhère aux théories complotistes, car nous sommes toutes et tous concernés.

 

 

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