Entretien avec le Conseil régional du numérique du Centre-Val-de-Loire : un espace de parole et de participation pour l’écosystème numérique régional.

En 2017, la région Centre-Val-de-Loire s’est dotée d’un Conseil régional du numérique (CRNum). “Petit frère du Conseil national du numérique (CNNum)”, il se définit comme “une instance de participation et de représentativité de la société numérique de la région”. Composé de 17 membres, qui représentent la diversité du numérique dans la région, il accompagne ses élus, organise des événements et cherche à placer le numérique au cœur des projets et de la stratégie régionale.

Nous avons échangé avec trois de ses membres sur l’intérêt, pour une collectivité, de déployer une telle structure, l’étendue de ses missions et ses projets à venir. 

Benjamin Cadon est coordinateur de la Labomedia, une association orléanaise abordant les questions et pratiques numériques sous un angle créatif, artistique et culturel.

Isabelle Carlier est directrice de l’Antre Peaux, un lieu transdisciplinaire où se rencontrent musique, théâtre, danse, performance, et qui explore le numérique comme pratique créative, d’éducation et de transmission.

Mickaël Clément est responsable du développement territorial de la CEFIM, une école spécialisée dans les filières du web et des réseaux.

Comment s’est construit le rôle du CRNum à l’échelle de la Région ?

Originellement, nous avons un rôle de “poil à gratter” pour aiguillonner sur les questions numériques, en termes d’appropriation des outils, de souveraineté technologique, de libertés numériques, logicielles, pour ne pas déconnecter le numérique d’autres enjeux, féministes ou écologistes par exemple. Mais nous sommes également là pour être saisis par l’exécutif régional : depuis notre création, nous avons organisé plusieurs événements, dédiés à l’économie, à la médiation, à la culture, participé à des réflexions autour de la donnée, à des réponses à des appels à projets, en tant qu’experts.

Ce terme d’expert est important. À travers nos pratiques, nous avons commencé à sensibiliser les collectivités, les élus, les services, à faire entendre un certain nombre de voix. De fil en aiguille, nous avons développé un champ d’expertise, apporté des connaissances théoriques et techniques. On nous sollicite en fonction des besoins et nous sommes dans un dialogue constant avec les services de la Région, essentiellement ceux qui s’occupent du numérique, mais également de la culture notamment.

Jusqu’à présent, notre position et notre rôle étaient en définition. Nous sommes en train de constituer une feuille de route plus formelle, pour affiner notre place et commencer une nouvelle phase.

Les sujets sur lesquels nous travaillons sont toujours assez transversaux, on amène des choses au compte-goutte, plutôt que sur de gros projets ; nous avons fait avancer les choses sur les tiers lieux, travaillé sur ces questions d’acculturation, sur les projets de fabriques de territoires …

Aujourd’hui, nous faisons beaucoup de hack institutionnel. Avec les moyens dont nous disposons, nous avons avant tout réalisé une forme de structuration, une mise en visibilité de réseaux, de la coopération. Si nous avions plus de moyens, évidemment, nous pourrions engager des projets d’envergure.

Il faut dépasser une logique de silo, qu’on retrouve parfois dans ces champs, entre les acteurs de la culture et de la formation, d’un côté, et les startuppers de l’autre. Le CRNum permet de faire émerger cette rencontre entre l’économie, les représentants de la French Tech et d’autres personnes.

Vous parlez de sensibilisation, quelle est votre place dans l’acculturation des élus à ces enjeux numériques ?

En premier lieu, il est important de comprendre qu’il y a sur le territoire des gens compétents, et qu’on n’a pas besoin de se tourner vers Paris ou ailleurs. Ce rapport à la capitale et aux territoires commence à changer : on se fait connaître, on se structure, on arrive à se faire entendre. Ce sont nos luttes, faire comprendre, connaître, savoir… l’histoire des associations dont nous sommes issus est aussi construite sur cela, nous restons très militants.

L’une des vertus d’un événement comme les Human Tech Days (un événement destiné à valoriser l’écosystème numérique régional), c’est d'offrir l’occasion d’inviter élus et techniciens à participer à une rencontre dont ils sont eux-mêmes à l’origine. Lors de la première édition, les élus ont passé plusieurs heures sur place, et ça a déclenché une compréhension de ce qu’on pouvait faire. Ce côté événementiel, pédagogique, permet de mieux appréhender les questions numériques.

Pour la dernière édition des Human Tech Days, nous avons participé à un salon des startups. La région nous avait proposé d’inviter des artistes dans ce contexte entrepreneurial, qui ont abordé la décroissance, la place des femmes dans la tech … dans ce cadre qui n’est habituellement pas le nôtre, nous avons pu sensibiliser des élus et des entrepreneurs, pour mieux aborder ces enjeux.

Au-delà des élus, quel est votre lien avec les citoyens de la région ?

C’est 99 % de notre travail ! Toute l’année, nous faisons de la médiation, des ateliers sur l’éducation aux médias et à l’information (EMI), l’éducation à la création, le détricotage des médias, des techniques, des technologies, leur impact, sensibiliser à des questions de politiques publiques plus larges … Nous sommes en permanence en train de jouer ce rôle-là, en lien avec le public et les citoyens, au contact du plus grand nombre.

A notre échelle, nous soutenons des projets locaux, comme le Cracn, un centre de ressources pour les arts et la culture destiné à comprendre les cultures, les pratiques et les enjeux numériques. Chacun peut y puiser des éléments sur des sujets comme l’histoire de ces cultures numériques, leur lien avec la crise écologique, ou encore la transmission des savoirs, et y contribuer. Lors de la dernière édition des Human Tech Days, dématérialisée, un éditathon (“sprint de productions de ressources”) a été organisé pour l’étoffer.

Les Human Tech Days sont également l’occasion de cette ouverture aux citoyens. Pour l’édition de 2022, six rencontres se tiendront dans six départements de la Région. Ces rencontres sont l’occasion de recueillir des témoignages et d’héberger des échanges sur la créativité, la citoyenneté, la relocalisation, le patrimoine, la sobriété et l’inclusion, afin de nourrir la stratégie numérique régionale (le CNNum participe d’ailleurs à la journée consacrée à la citoyenneté numérique, à Châteauroux, le jeudi 17 mars 2022).

À ce sujet, il y a un autre volet de l’intervention publique à imaginer : des places publiques. Que ce soit sur l’outillage ou la dématérialisation, il y a un fossé gigantesque entre la place qu’a pris le numérique dans nos cerveaux et le pendant collectif. La réponse publique est encore très timide par rapport à ces enjeux.

On pourrait espérer avoir dix structures comme la nôtre par département, pour que nos sujets soient vraiment pris en main !

Catégorie