Entretien avec Marie Danet et Manal Rachdi : Les métavers, une opportunité pour avancer vers un web apprenant et stimulant ?

Nous avons échangé avec Manal Rachdi, architecte et fondateur de l’agence Oxo Architectes, qui développe un  projet d’université et de musée dans le métavers, et Marie Danet, psychologue clinicienne et maître de conférences en psychologie à l’université de Lille. Spécialisée en psychologie du développement, elle est l’auteur des articles “Parental Concerns about their School-aged Children’s Use of Digital Devices” et “Monde virtuel: enjeux et risques liés à l’attachement”. Ils sont revenus sur la manière dont le développement des métavers peut apporter de nouveaux usages et expériences, complémentaires avec le monde physique.

Quels sont les enjeux inhérents au développement des métavers, notamment en termes de risques pour le bon développement des enfants ?

Tout d'abord, il nous faut définir ce que nous entendons par métavers. Au vu des nombreuses acceptions que ce terme peut emporter, on pourrait dire que c'est finalement une forme de projection dans un monde virtuel qui nous apporterait des expériences et des usages nouveaux, notamment en termes de socialisation.
Les principales opportunités et risques liés aux usages dans les métavers tiennent à l’aspect immersif de cette technologie. En effet, la dimension immersive renforce l’impact des usages numériques que nous pouvons avoir. Sur le volet éducatif, les métavers offrent des opportunités concrètes. Ils permettent d’expérimenter de nouvelles manières d’apprendre et d’enseigner, notamment en tentant des choses que l’on ne pourrait pas réaliser dans la vie physique.
Toutefois, les métavers soulèvent des risques d’inégalités d’accès, notamment pour les personnes présentant un handicap (déficience visuelle, déficience intellectuelle…) ou encore n’ayant pas les moyens de se procurer les technologies adéquates à l’immersion (casques, connexion internet, électricité…). Il est essentiel de réfléchir à la question de l'accessibilité du plus grand nombre à ces univers immersifs. Par ailleurs, il est important d’être en mesure de définir si les personnes sont à même de percevoir la différence entre ce qu’elles vivent dans le monde physique et dans les mondes non-physiques.
Concernant les enfants, il y a un réel enjeu au regard du développement de leur cerveau. On sait, aujourd’hui, que les usages numériques peuvent présenter un risque pour la vision mais aussi en matière d’endormissement et de prise de poids. Toutefois, ces risques sont à relativiser étant donné qu’il est peu probable que les enfants aient accès aux métavers avant l’âge de 12 ans, au regard des recommandations d’utilisation des constructeurs de casques et de lunettes de réalité augmentée.

« Les métavers ne doivent pas être une transposition du réel vers les mondes numériques mais tendre vers la création de lieux apprenants et stimulants.»

Quelles conséquences le développement des métavers pourrait-il avoir sur l’avenir du travail ?

Le métavers est avant tout un pas de plus dans l’effacement du bureau physique mais pas dans la disparition des activités physiques. Nous nous sommes rendus compte, notamment à la suite de la crise de la Covid-19, que les gens peuvent apprécier de travailler chez eux s’ils y évoluent dans de bonnes conditions de travail. A travers les métavers, l’idée pourrait être de chercher à simplement transposer ces bonnes conditions virtuellement. Néanmoins, il faut que l’expérience virtuelle apporte quelque chose de différent de l’offre proposée par le monde physique. Les métavers ne doivent pas être une transposition du réel vers les mondes numériques mais tendre vers la création de lieux apprenants et stimulants. Professionnellement, académiquement et personnellement, c’est là tout l’intérêt des métavers. A titre d’exemple, nous pourrions grâce à ces univers immersifs nous promener dans une modélisation d’une époque donnée tout en écoutant le cours d’histoire d’un professeur ou encore appréhender et résoudre des problèmes sur des sites industriels. Loin d’effacer l’existant, les métavers peuvent être vus comme un moyen d’améliorer nos usages actuels.

« Les utilisateurs se dirigeront vers tel ou tel métavers en fonction des interactions et expériences qu’ils souhaiteront avoir. C’est dans ce cadre que se développera la socialisation entre les individus.»

Manal, vous travaillez en ce moment sur l’architecture d’un lieu dans le métavers. Comment essayez-vous de recréer des lieux de socialisation dans le métavers ?

On essaye avant tout de concevoir des hubs qui vont être des lieux de raccordement entre plusieurs espaces apprenants. Ce seront des espaces de socialisation où les usagers pourront se retrouver, se croiser et échanger entre ces espaces apprenants. Dans le cadre de ces lieux de socialisation, il est important de réfléchir au périmètre de distance entre les individus afin qu’ils puissent échanger sans se sentir oppressés. L’idée est de ne pas être confronté à des interactions qui peuvent nous paraître intrusives.
De manière générale, ce sont plusieurs métavers et non un seul qui vont se développer. Les utilisateurs se dirigeront vers tel ou tel métavers en fonction des interactions et expériences qu’ils souhaiteront avoir. C’est dans ce cadre que se développera la socialisation entre les individus. Toutefois, le développement de plusieurs métavers présente un risque : celui de voir amplifiés les effets de “bulles numériques”. Un risque à modérer puisque les usagers auront la possibilité d’évoluer dans une multitude de mondes immersifs, de rencontrer et d’être confrontés à des contenus différents.

« Cet aspect immersif va permettre aux utilisateurs d’expérimenter et ressentir des choses différentes, d’autant plus qu’avec les avatars il nous sera possible de voir les expressions faciales des personnes avec lesquelles nous échangeons.»

Pensez-vous que les métavers puissent être une nouvelle manière de créer du lien social ?

L’aspect immersif pourrait contribuer à transformer les interactions des individus tout comme l’essor d’Internet a permis d’avoir des interactions sans limites géographiques et temporelles. Cet aspect immersif permettrait aux utilisateurs d’expérimenter et ressentir des choses différentes, d’autant plus qu’avec les avatars il nous sera à terme possible de voir les expressions faciales des personnes avec lesquelles nous échangeons. Certaines personnes pourraient même avoir l’impression de vivre des émotions et situations plus intenses que dans la vie physique. Il peut également être imaginé que des individus, ayant des difficultés à interagir socialement, soient plus épanouis professionnellement et relationnellement. Finalement, le métavers pourrait venir compléter voire renforcer les interactions des individus. En outre, les métavers peuvent être vus comme des tremplins d’expérimentation des différentes facettes de la personnalité des utilisateurs. Cela peut leur permettre, in fine, de dépasser le regard que les autres portent sur eux et de s’assumer davantage en tant qu’individu dans la société.
En dehors de ces opportunités encore potentielles, il faut tout de même prendre en compte certains risques inhérents à ces univers immersifs. Certaines personnes, en raison de l’environnement et de la qualité de vie offerte, pourraient décider de rester immergées dans les métavers plus longtemps, au détriment du monde physique. D’autres, considérées comme étant fragiles ou ayant des troubles de la personnalité, pourraient aussi se perdre dans ces nouveaux environnements et perdre qui elles sont réellement. De la même manière, il est possible que le syndrome de FoMO (anxiété sociale quant au fait de manquer une nouvelle et/ou un événement donnant l’occasion d’interagir socialement) soit renforcé.
En soi, comme pour toute nouvelle technologie, il est essentiel d’avoir une réflexion éthique quant aux usages et aux développements des métavers. En effet, bien que les métavers soient porteurs de promesses de grande liberté, ils ne seront pas si différents de notre réalité. Ils peuvent être autant des lieux de bienveillance que l’inverse. L’enjeu résidera avant tout dans la manière dont nous allons transposer les qualités du réel dans ces univers. Le législateur pourrait avoir une place à ce niveau, notamment dans l’élaboration des standards de chartes éthiques.

« Je pense que c’est grâce à la multiplicité des métavers que nous pourrons sortir de cette économie de l’attention car justement, nous pourrons choisir où nous voulons évoluer et dans quelles conditions. »

Comment peut-on faire en sorte que les métavers ne reproduisent pas les défaillances de l’Internet actuel, dominé par une économie de l’attention ? Comment créer des lieux virtuels plus respectueux de nos attentions ?

L'économie de l’attention s’appuie principalement sur le fait qu’à l’ère du web 2.0, Internet soit perçu comme “gratuit” là où les utilisateurs sont transformés en “produits”. Au contraire, l’idée du web3 réside dans le fait de placer l’utilisateur non plus comme un produit mais un élément producteur qui sera rémunéré pour ce qu’il produit. A ce titre, il est important de faire en sorte que les usagers soient positionnés au cœur des réflexions autour des métavers, afin qu’ils puissent profiter d’expériences uniques mais pas intrusives. Aujourd’hui, se développent différents types de métavers. Certains continuent de reposer sur une logique de marketing ciblé. D’autres essayent d’avoir un modèle économique différent de ceux prévalant à l’ère du web 2.0 et plus respectueux. Nous pourrions citer, à titre d’exemple, le développement d’universités immersives. L’économie de cet univers immersif ne serait pas axée sur la publicité mais sur les frais d’inscriptions, qui donneraient ensuite accès à une gamme de services en accord avec le métavers. Je pense que c’est grâce à la multiplicité des métavers que nous pourrons sortir de cette économie de l’attention car justement, nous pourrons choisir où nous voulons évoluer et dans quelles conditions.

Quel est le rôle de l’école dans l’éducation aux bonnes pratiques du numérique et notamment dans les métavers ? Comment les métavers peuvent-ils transformer le rôle de l’enseignant ?

L’école pourrait avoir un rôle essentiel en fonction de l’évolution des technologies. Néanmoins, au regard de l’impact que peuvent avoir les casques de réalité augmentée sur les enfants, il est probable que l’école ne fasse expérimenter les métavers qu’à travers des écrans, sans réelle immersion.  Concernant le rôle de l’enseignant, il restera central puisqu’il sera l’élément autour duquel se fait l’acquisition des connaissances. Les métavers lui permettront simplement d’avoir “des pouvoirs” pour améliorer l’apprentissage des élèves, en le rendant plus ludique et stimulant.

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