« Les monnaies numériques : outils de défiance des institutions ? », entretien avec Jean-François Ponsot

Pourquoi importe-t-il de comprendre comment la question de la confiance est posée dans des processus d’innovation monétaire ? Premiers éléments de réponse avec Jean-François Ponsot, professeur de Sciences économiques à l’Université Grenoble Alpes chercheur à Pacte-CNRS, co-auteur de La monnaie entre dettes et souveraineté (2016) rédigé avec Michel Aglietta et Pepita Ould Ahmed.
 

Qu’est-ce que la confiance monétaire ?

Cette question a été largement traitée en France notamment par les chercheurs Michel Aglietta et André Orléan1, ainsi que par le courant institutionnaliste monétaire, qui développe une théorie de la monnaie souveraine, de sa légitimité et sa confiance. Pour ce courant, la confiance repose sur trois piliers. Le premier, est la confiance mimétique du quotidien. Si un individu entre sur un territoire et que les acteurs y utilisent un instrument monétaire x ou y, alors il a intérêt à le faire aussi car à l’inverse s’il arrive avec son propre instrument, personne ne va l’accepter. Ce faisant, il entretient l’utilisation et la confiance dans ce système. Le second est la confiance hiérarchique. Nous avons confiance dans une monnaie lorsqu’une autorité, considérée comme légitime par les utilisateurs de cette monnaie garantit sa stabilité ou inspire confiance. Dans les sociétés modernes, il s’agit de la banque centrale. Le niveau de confiance dans cette dernière fait que les monnaies sont utilisées ou fuies. Par exemple, dans les pays dit « dollarisés », il n’y a pas de confiance dans la banque centrale et la monnaie légale est délaissée. Le dernier pilier est la confiance éthique. Dans ce cas, la monnaie représente un lien social. Elle est considérée comme un bien commun et éthique. Ceux qui vont l’utiliser se retrouvent dans les valeurs et principes qu’elle représente et qui sont communément partagées par les groupes sociaux

Quel impact a le numérique sur la confiance monétaire ?

Il faut noter que le second volet de la confiance, la confiance hiérarchique, est affaibli par l’émergence des monnaies décentralisées privées, car l’objet de ces monnaies est de détruire toute hiérarchie, en l'occurrence l’Etat, et de lui substituer un système horizontal. Si la confiance hiérarchique est moins forte, en regard la confiance éthique est beaucoup plus importante pour les utilisateurs de monnaies décentralisées. Par exemple, si on regarde les cryptomonnaies qui fonctionnent tels que Bitcoin, on voit qu’elles sont, comme toutes les formes de monnaie, associées à des valeurs philosophique, sociale, - de type anarcho-libertariennes -qui appuient une conception du bien commun et de la société très particulière. Avec un rejet de l’Etat et de l’autorité au sens large, et de tout ce qui est vertical et hiérarchique.

« Avec les monnaies numériques s'ajoute une complexité dans la construction de la confiance. Comme elles reposent sur des architectures numériques, il faut aussi prendre en compte la confiance dans ces supports numériques. »

Pour illustrer ce phénomène, je vais commencer par vous donner un exemple issu d’une expérience personnelle. J’ai travaillé avec les économistes de la banque centrale d’Equateur quand ils ont lancé une monnaie numérique de banque centrale en complément du dollar américain [l’Equateur étant un pays intégralement dollarisé]. Ce qui m’a frappé avec ce « dinero electronico » équatorien, c’est qu’ils ont très largement sous-estimé la question de la confiance dans cet instrument monétaire innovant numérique. De fait, ils n’avaient pas pensé à questionner comment les Equatoriens allaient s’approprier cette monnaie numérique en parallèle du dollar. C’est une attitude symptomatique de la part d’institutions censées exercer la souveraineté sur la monnaie de ne pas se préoccuper suffisamment de la confiance. Selon moi, si l’on veut comprendre l’essor de certaines innovations monétaires il faut s’intéresser aux enjeux et aux défis de l’époque auxquels elles tentent de répondre, notamment s’il y a un risque de contestation de la suprématie et de la légitimité du pouvoir en place et des institutions. En Equateur, le manque de prise en compte de la confiance dans la création de nouvelles solutions monétaires a fait que ces dernières ont peu été utilisées par les agents économiques qui préféraient avoir dans leur poche du dollar américain plutôt que du dollar équatorien numérique contrôlé par l’Etat.

Beaucoup d’économistes mais aussi des philosophes ont écrit sur la question de la confiance numérique. Je pense par exemple aux travaux de Thierry Ménissier2 qui dirige la chaire éthique et IA à l’université Grenoble Alpes qui a écrit un papier sur la blockchain dans lequel il se demande s’il est possible de réinventer technologiquement la confiance. La réponse était plutôt oui. Mais le numérique redéfinit la confiance, notamment avec la blockchain et le système de tiers de confiance qui vole en éclat en raison de l’architecture technologique. De fait, on réinvente de fait la confiance et ce n’est pas catastrophique. Par exemple, on pourrait appliquer cette grille de lecture au rôle des banques. Si elles s’appropriaient l’instrument blockchain, elles pourraient réinventer technologiquement la confiance, qu'elles garantissent préalablement en tant qu’institution. Elles seraient toujours des institutions mais sous une forme beaucoup plus horizontale et « transparente », notamment à travers les systèmes qui ressembleraient à des contrats intelligents [smart contracts]. *

Les monnaies privées vont-elles remplacer les monnaies étatiques ?

On voit apparaître une forme de concurrence monétaire, puisqu’en devenant des instruments de réserve [de valeur], les monnaies numériques entrent en concurrence. Par exemple, c’est le cas du Bitcoin qui a été un instrument de spéculation mais aussi une réserve de valeur et un élément de concurrence monétaire.

Selon moi, deux projets s'affrontent. D’un côté, un projet concurrentiel largement alimenté par des acteurs privés. De l’autre, un système plus traditionnel, unitaire, avec le maintien d’une seule monnaie légale sur un territoire et garantie par une autorité publique. En réalité, on va sans doute aller vers un monde qui sera un mix des deux même si on voit en ce moment des réactions très fortes. C’est par exemple le cas de la Chine, qui a interdit les bitcoins et les cryptoactifs tout en créant sa propre monnaie numérique de banque centrale. Nous avons bien compris que derrière cette création il y a un enjeu de contrôle sociétal. Il est complexe d’avoir un anonymat complet avec les plateformes numériques. Avec un yuan numérique sous contrôle, les autorités chinoises peuvent garantir mais surtout contrôler les flux de paiement et les transactions qui ont lieu sur leur territoire. D’un côté, c’est une bonne chose car cela va garantir la stabilité du système. Mais d’un point de vue politique et démocratique, cela induit de nombreuses limites en matière de vie privée, liberté individuelle, sécurité des données personnelles, etc.

En face, nous aurons des grands acteurs qui se réapproprieront des innovations monétaires créées par des micro-communautés qui ne sont pas forcément dans le business de masse et globalisé. Le défi pour ces acteurs va être de garantir la stabilité de ces monnaies. On voit bien comment Facebook a dû abandonner son projet initial de monnaie privée numérique mondiale. Le projet Libra a évolué, pour s’orienter vers des innovations de type stablecoin3 : c’est-à-dire des monnaies numériques qui sont relativement stables car gagées sur des actifs jugés stables ou sûrs. Le bitcoin ne peut pas remplacer le dollar pour certaines transactions car il est beaucoup trop volatil et instable. Il faut garder à l’esprit que l’économie mondiale ou locale ne peut pas fonctionner avec des instruments instables.

La question va alors être de comprendre comment faire cohabiter les monnaies privées contrôlées par des grands groupes privés avec les monnaies souveraines étatiques.

Les monnaies numériques vont-elles sonner le glas des institutions monétaires et financières ?

Je ne dirais pas qu’elles sonnent le glas, mais qu’elles érodent le pouvoir et le rôle central de ces institutions. Elles sonneraient le glas s’il n’y avait pas de réaction de la part des institutions mais ce n’est pas le cas. Par exemple, les monnaies numériques de banque centrale sont un sujet pour de nombreux pays et certains sont déjà passés à l’action en réaction aux monnaies privées. En Europe, même si nous ne sommes pas forcément en avance, il y a déjà des mouvements militants et des universitaires qui s'interrogent. Les annonces de l’association Libra ont bien entendu fait réagir tout le monde puisqu’elle risquait de heurter le monopole et le pouvoir régalien sur la monnaie. Il y a une capacité des autorités publiques à réagir en tant qu'institutions lorsqu’elles sont fragilisées par l’essor des monnaies privées. Il faut s’en réjouir, mais être vigilant car les vellléités monétaires privées et décentralisées émergent parfois rapidement.

Historiquement, ce n’est pas la première fois que des monnaies non étatiques circulent. Il y a déjà eu des innovations monétaires, qui venaient de la société civile ou d’acteurs non institutionnels. Ce que l’on constate, c’est qu’elles finissent très souvent pas être récupérées par le système qu’elles étaient censés combattre ou affaiblir. Par exemple, à la fin des années 90, des monnaies parallèles se sont mises à circuler en Argentine en raison d’une pénurie monétaire. Au bout de quelques mois, quelques années, ce mouvement a été récupéré par les gouvernements provinciaux. Ces derniers se sont mis à accepter le paiement des taxes et impôts par ces monnaies privées qui sont petit à petit tombées dans l’escarcelle des gouvernements locaux. On pourrait penser que ce sera similaire aujourd’hui. Selon moi, l’innovation peut venir de la base, d’individus isolés mais elle va souvent être récupérée par ceux qui ont les réseaux, les reins solides pour faire tenir cela sur une plus grande période et une plus grande échelle, souvent les grands groupes du numérique.
 
Néanmoins, pour les institutions, un des grands enjeux de l’émergence de monnaies numériques est sûrement le financement de la dette publique, d’autant plus pour les pays émergents. Par ailleurs, il faut se souvenir que, les autorités publiques disposent de leviers puissants pour essayer de maintenir l’utilisation des monnaies souveraines. Comme par exemple le maintien de l’obligation de régler les les impôts et les taxes uniquement dans la monnaie légale, et non avec d’autres instruments concurrents. Cependant, ce procédé fiscal a ses limites : on peut très bien imaginer que les agents économiques utilisent la monnaie légale souveraine uniquement pour les taxes et les impôts, tout en effectuant leurs actions du quotidien avec des monnaies numériques concurrentes, des dollars, ou d’autres monnaies qui inspirent plus confiance. A partir du moment où l’Etat accepte de légaliser ces actions dans une autre devise, ou une monnaie numérique privée, la souveraineté de la monnaie est mise à mal. L’interdiction ou la réglementation pourraient être des solutions de maintien de la souveraineté monétaire mais cela ne règlerait pas le problème de la confiance dont nous avons déjà parlé. Seuls les pouvoirs forts et autoritaires peuvent imposer cela ! C’est ce que cherche à faire la Chine avec le eYuan tout en essayant d’éliminer les autres monnaies numériques privées au passage. Vont-ils réussir à le faire ? Nous verrons !

« L'émergence de monnaie privées et l'utilisation par les agents économiques de ces monnaies relève d'un mouvement de contestation monétaire. »

Les communautés Bitcoin anarcho-libertaires au départ c’est plutôt cela : l’appropriation d’un instrument monétaire venant contester les manipulations monétaires des banques centrales, la hiérarchisation du système et les autorités monétaires. C’est la même logique du côté des monnaies locales complémentaires. Le développement il y a dix ans de ces monnaies locales coïncide avec la crise financière globale et la remise en question des institutions qui en ont le contrôle : la monnaie et la finance n’étant plus au service du bien commun, des communautés se constituent autour d’instruments monétaires et financiers innovants qu’elles émettent. Certains ont vu dans le pouvoir de création monétaire ex nihilo par les banques un pouvoir exorbitant leur permettant de faire de la spéculation et d’alimenter des rentiers, et donc sur lesquelles on ne peut compter pour répondre aux défis de société tels que le développement des territoires, la transition écologique… Ils ont souhaité développer leurs propres outils qui permettaient de répondre à ces enjeux, et de se retrouver derrière des valeurs.

Il y a un phénomène de contestation qui est synonyme pour moi d’une crise de la monnaie légale. Cela peut être parce qu’il y a une crise de confiance dans la monnaie et dans les institutions. La crise de 2008 et l’expansionnisme monétaire colossal qui en a découlé pour sauver le système sont sûrement en jeu, puisqu’on est maintenant dans un cercle vicieux, dont on a du mal à sortir.

A propos de Jean-François Ponsot :

Jean-François Ponsot est professeur de Sciences économiques à l’Université Grenoble Alpes chercheur à Pacte-CNRS. Il travaille sur les questions monétaire et financière depuis longtemps ainsi que sur les innovations monétaires (crypto, monnaie locale, etc.) qui participent selon lui à une démarche de réappropriation d’un bien commun. Il est le co-auteur d’un ouvrage rédigé avec Michel Aglietta et Pepita Ould Ahmed, La monnaie entre dettes et souveraineté (2016).

[1] Michel Aglietta et André Orléan, La Violence de la monnaie, PUF, 1982.

[2] Thierry Ménissier. Peut-on réinventer technologiquement la confiance ? La blockchain ou les ambiguïtés de la transaction dématérialisée. 2018, pp.93693. (HAL)

[3] Monnaies numériques indexées sur des monnaies étatiques. Actuellement, les stablecoins sont principalement adossés au dollar.

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