« Quel rôle pour la Banque centrale européenne dans le contexte de la course aux cryptomonnaies ? », 4 questions à Jacques Favier

Nous nous sommes entretenus avec Jacques Favier, historien et spécialiste du bitcoin. Auteur de plusieurs ouvrages sur les cryptomonnaies, il écrit sur son blog "La voie du bitcoin" et est le co-fondateur du cabinet de conseil Catenae. Cet échange a été l’occasion de revenir sur le paysage monétaire actuel dans le contexte des cryptomonnaies et sur le projet d’euro-numérique de la Banque centrale européenne (BCE).

Qu’est-ce qu’une monnaie numérique de banque centrale ?

Une banque centrale pourrait avoir un rôle essentiel pour combler le chaînon manquant entre d’une part le monde du bitcoin et des cryptomonnaies et d’autre part, l’économie précédente, classique et légale. J’écrivais en 2016 que la Banque de France avait toutes les armes pour ce faire et développer une monnaie qui aurait la qualité des monnaies traditionnelles aux yeux des autorités, mais aussi certaines qualités nouvelles de cryptomonnaies. Depuis, des solutions privées de stablecoins, soit des cryptoactifs qui visent à maintenir un prix stable par rapport à une valeur de référence, telles que Tether ou USDC sont arrivées et suscitent bien des questions.

En 2016, un bitcoin valait 500 euros. Avec Adli Takkal Bataille, nous avions écrit au printemps 2017 dans Bitcoin, la monnaie acéphale qu’un bitcoin pourrait valoir 10 000 euros et à la fin de l’année 2017, sa valeur était entre 15 000 et 20 000 euros. Quand on entendait des discours pour dire que Bitcoin ne permettait pratiquement que d’acheter de la drogue (comme si la drogue n’existait qu’avec le bitcoin) et n’avait pas d’intérêt, je me disais : si un jour le bitcoin vaut 1 million d’euros, quel serait l’intérêt d’être les seuls dans le monde à avoir un cadre réglementaire qui le repousse ?

Les premières expérimentations de la Banque de France et des banques centrales sont des « explorations prudentes ». Avec Catenae en 2019 et 2020, j’ai produit un certain nombre de documents autour d’une même conviction : il faut parler des apports de la monnaie numérique. Le premier de ces documents s’intéressait à la question : « qu’est-ce qu’une blockchain souveraine ? ». Ce qui revient à interroger la souveraineté des infrastructures, des langages, des usages, etc. Le second document posait la question : « qu’est-ce qu’une monnaie numérique pourrait apporter d’utile ? ». Quand on lit que la Banque de France expérimente une nouvelle monnaie numérique, les mots sont légers. En l'occurrence, il faut plutôt parler d’une monnaie cryptographique et non pas électronique. Une monnaie cryptographique de banque centrale tiendrait sur une blockchain souveraine. C’est-à-dire qu’au-delà du respect des normes légales, cela impliquerait des choix en termes d’infrastructures, de protocoles, de nombre de validateurs, etc. pour assurer un grand nombre de nœuds sur cette blockchain, des nœuds disséminés et hétérogènes. Selon moi, pour garantir la traçabilité des transactions et notamment pour lutter contre le blanchiment d’argent, la blockchain souveraine devrait aussi reposer sur un étage inférieur : l’identité numérique. Or, pour l’instant la France n’a pas d’identité numérique solide.

Quelle est votre vision sur la concurrence entre les monnaies publiques et les monnaies privées numériques ?

Plutôt que de distinguer monnaie publique et monnaie privée, je préfère parler de « blockchain souveraine » pour faire référence à une blockchain qui serait créée (et opérée) par un État, de « blockchain commune » pour une blockchain dont les nœuds sont répartis dans une communauté de pairs, dont les données et le code sont publics et accessibles à toutes et tous et enfin de « blockchains  privées » pour celles qui sont développées par des acteurs commerciaux.

Comme l’a confirmé la réception du projet de Facebook (Diem, ex-Libra), l’essor des monnaies privées va faire peur à certains. Pendant la pandémie, quand j’analysais les GAFA, je me disais : si on coupe mon compte Twitter, je m’en passerai ; si on coupe mon compte Facebook, ce n’est pas grave, car je peux avoir un deuxième compte ; en revanche, sans Amazon, c’est plus compliqué. J’en ai conclu que seul Amazon pouvait me mettre en difficulté ! Cela m’a permis de réaliser que seul Amazon nous positionne en situation de dépendance concrète. C’est d’ailleurs Amazon qui m’a apporté mon imprimante et les livres dont j’avais besoin dans ma campagne pendant ce confinement. Si le choc avait été plus important, c'est sûrement aussi Amazon qui m’aurait apporté des pommes de terre. En poussant la réflexion, on peut se dire que si j’ai vraiment besoin de lui et qu’il m’impose de payer en Amazoncoin, je paierai en Amazoncoin quels que soient les vents contraires. Nous sommes pieds et poings liés avec des acteurs commerciaux.

Le pouvoir des GAFA n’est pas né d’un coup, il s’agit d’une sélection naturelle au profit des plus ambitieux. L’identité, le cadastre, le transport, la logistique... ils ont déjà tellement d’éléments de souveraineté qu’il est difficile d’imaginer qu’ils n’aient pas un jour la monnaie. Les GAFA ont acquis une puissance qui ne disparaîtra pas malgré les efforts des États. Les monnaies privées ne vont pas disparaître.

Le bitcoin peut-il devenir une monnaie du quotidien malgré son instabilité ?

Lors de la rédaction de Bitcoin, la monnaie acéphale, je soutenais au début que le bitcoin n’était pas fait pour payer des cafés. À l’inverse, Adli Takkal Bataille, mon co-auteur, m’a fait remarquer à juste titre que si je vivais dans un pays où la banque la plus proche était à 80 km, que je ne pouvais pas y ouvrir de compte car orphelin, pauvre ou pour quelque autre raison, et que j’étais habitué à une volatilité de 30 %, le bitcoin ne me paraîtrait pas être une mauvaise monnaie. Je ne sais pas encore ce qu’il faut penser du Salvador, un pays où 70 % de la population n’est pas bancarisée, où le Président vient de faire du bitcoin la monnaie officielle, donc une monnaie de réserve dans un contexte où la monnaie locale ne peut pas l’être. Mais le Salvador ne sera pas le seul pays à prendre cette voie. Aujourd'hui, est-ce que l’euro est encore une monnaie de réserve ? Dès que vous avez 20 000 euros sur un compte en banque, les conseillers bancaires vous disent de ne pas laisser dormir cet argent. Et sa valeur en mètres carrés fond à vue d’œil.

Le bitcoin a deux avantages majeurs. D’une part, il permet d’échapper aux GAFA et aux États. D’autre part, il est rare. La rareté est un élément important dans un monde où on a émis beaucoup trop de monnaie pour de bonnes ou mauvaises raisons. Mais il est encore en phase d’adoption, et donc de « recherche de prix ».

Quel regard portez-vous sur les projets de la Banque centrale européenne ?

Les projets de recherches de la Banque centrale européenne ont commencé tardivement, avec des objectifs parfois contradictoires et  des moyens insuffisants. Le projet retenu implique des modifications assez lourdes au niveau des traités européens notamment pour que l’euro numérique soit pleinement considéré comme un euro. Il nécessite une architecture compliquée pour que son usage ne nuise pas aux banques commerciales. Il pâtira ensuite de tous les défauts de l’euro, c’est-à-dire l’absence de gouvernance démocratique et de contrôle politique de l'inflation. Enfin, il risque de ne pas être populaire. Le développement et la communication autour de l’application StopCovid offrent un cas d’usage intéressant. Pourquoi est-ce que les gens n’ont pas téléchargé librement l’application ? En France, les sondages montraient que cela venait du manque de confiance des citoyens dans le gouvernement. C’est toute la différence avec les Chinois qui perçoivent la provenance gouvernementale comme une preuve de qualité qui les rassure.

Pour aller plus loin :

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