Quels modèles pour soutenir la médiation numérique ? Échange avec Garlann Nizon, spécialiste du domaine !

Engagée depuis 15 ans sur les problématiques qu’engendrent nos usages numériques, Garlann Nizon mène une étude sur les modèles économiques des structures d’accompagnement des publics au numérique. Un échange utile pour bien comprendre les enjeux de financement et de gouvernance de la médiation !

Quels sont les grands enjeux de la médiation numérique, actuels et à venir, en termes de financement ?

Il existe un vrai besoin de diversification des financements accessibles aux structures de médiation numérique. S’il est indéniablement un partenaire important, au titre de ses compétences obligatoires (insertion, handicap, collèges, seniors, etc.), le département n’est pas l’unique financeur des dispositifs de médiation. Il est possible d’aller chercher, par exemple, une subvention auprès du Fonds social européen (FSE), auprès de la CAF ou encore auprès de l’Etat, comme j’ai pu le faire par le passé. D’autres dispositifs de soutien ont par ailleurs été prévus dans le cadre de la stratégie pour un numérique inclusif, actuellement en cours de réécriture. 

Côté structures de médiation numérique, un besoin d’acculturation se fait sentir : il est primordial que ces acteurs soient plus proactifs dans la recherche de cofinancements, et passent, dans leurs discours, d’une injonction qui dit “on a besoin de financement” à “vous [acteurs publics, entreprises privées, etc.] avez besoin de nous”.

Il convient par ailleurs de mettre en lumière l’ensemble des externalités positives de la médiation numérique afin d’ouvrir le spectre des potentiels financeurs. La médiation numérique ne se limite pas uniquement à l’accès aux droits des publics accueillis. Dans le cadre de l’étude que je mène pour l’ANCT, nous réunissons autour de la table des acteurs qui financent actuellement des structures de médiation numérique, d’autres qui pourraient devenir financeurs et enfin des organisations qui n’ont pas du tout envisagé de financer de telles structures. Parmi ces dernières, je pense aux acteurs privés, notamment aux mutuelles, aux banques, aux acteurs des télécom ou encore aux entreprises spécialisées dans l’électronique. Tous bénéficient au quotidien de l’action et du travail des acteurs de la médiation numérique, qui aident les publics qu’ils reçoivent à renouveler leur mutuelle, à accéder à des services bancaires, à souscrire une nouvelle ligne téléphonique ou encore à faire fonctionner la dernière tablette qu’ils ont acquise. Il est par exemple fréquent aujourd’hui que des médiateurs numériques soient contraints de jouer le rôle de service après-vente d’acteurs privés de la vente de matériel électronique !

Pourquoi le modèle des appels à projets (AAP) montre-il aujourd’hui ses limites ?

Le modèle dominant aujourd’hui en termes de financement des structures de médiation numérique est l’AAP et les subventions qui en découlent. Ce dispositif de financement n’est pas pérenne dans le temps. Il faut pouvoir dire stop à ce modèle qui ne permet qu'une visibilité à un an des projets. Il entretient par ailleurs une forme de précarité des structures et des emplois qui empêche la structuration de la filière et la montée en compétences indispensable au secteur. 

Ce modèle favorise également les situations de concurrence. Sur un même territoire, des acteurs donnés peuvent proposer des dispositifs qui finissent par se téléscoper, créant ainsi des situations illisibles pour les publics en besoin. Des acteurs qui auraient tout intérêt à coopérer finissent par rivaliser. Le délai de versement des subventions liées constitue par ailleurs une problématique à part entière. De même que l’accès à certains financements reste impossible pour de petites structures, il est nécessaire de coopérer, voire de co-porter des projets.

Quelles autres solutions de financement vous semblent pertinentes ?

La convention pluriannuelle d’objectifs constitue un premier levier alternatif aux AAP. Elle permet, sur une période donnée, de faire correspondre les objectifs poursuivis par la structure de médiation avec les subventions de l’autorité qui finance. Ce fonctionnement permet ainsi aux structures de sécuriser leur action dans la durée et d’adapter les activités qu’elles mettent en place en fonction de leur utilité au regard de l’objectif financé. D’une certaine manière, cela renforce leur capacité d’initiative et l'adéquation des dispositifs avec les besoins réels des publics puisqu’elles ne sont plus obligées de poursuivre une éventuelle action de médiation qui n’aurait pas d’impact ou d’effet pertinent (mais qui continuerait parce que financée).

Un deuxième levier est à rechercher du côté de la mutualisation et des appels à communs [1] [ce type de dispositif encourage les coopérations d’acteurs pour monter un projet et obtenir les financements nécessaires]. Ce modèle permet de dépassement des logiques de concurrence que les appels à projet renforcent et peut stimuler, à l’inverse, des dynamiques collectives sur un territoire donné. Un effet de bord positif de ce type de modèle est la rencontre de porteurs de projets de la médiation numérique, l’échange de bonnes pratiques et la volonté partagée de répondre aux problèmes que peut poser le numérique. 

A quel échelon la coordination des politiques publiques en matière de médiation numérique doit-elle s’organiser ?

Les réalités de terrain ne sont pas toujours les mêmes dans des territoires qui sont pourtant géographiquement proches. Il faut par exemple clarifier le rôle des hubs régionaux, qui sont les “têtes de réseaux régionales de l’inclusion et de la médiation numérique, [qui] fédèrent et accompagnent les acteurs opérationnels et publics dans leurs actions pour l’inclusion numérique[2]

Pour la coordination du déploiement des conseillers numériques France services (CNFS) dont les différents hubs régionaux avaient la charge, nous avons décidé à Hinaura, le Hub pour l'Inclusion Numérique en Auvergne Rhône-Alpes, de découper l’enveloppe en treize pour que chacun des départements de la région puisse exprimer leurs besoins et attentes. Au-delà des aspects financiers, cette politique a permis de garantir la cohérence du dispositif CNFS avec ceux mis en place à l’échelle départementale et d’assurer l’inclusion des CNFS dans les réseaux existants. Le risque était de recréer des réseaux parallèles et de perdre encore un peu plus de visibilité.

Le volet numérique du Conseil National de la Refondation s’intéresse d’ailleurs à cette question, tout particulièrement dans son volet inclusion. Un groupe de travail dédié au financement et à la gouvernance de la médiation numérique réunit d’ailleurs les acteurs clés pour faire émerger des consensus.

A propos de Garlann Nizon :

Engagée depuis plus de 15 ans sur les problématiques qu’engendrent nos usages numériques, Garlann Nizon a été coordinatrice du réseau des espaces publics numériques (EPN) de la Drôme et de l’Ardèche et a participé à la création de l’organe de Coordination Rhône-Alpes Auvergne de l’Internet Accompagné  (CoRAIA). Aujourd’hui cheffe de projet et consultante au sein de la coopérative CAE Prisme située en Auvergne-Rhône-Alpes, elle mène une étude visant à asseoir les modèles économiques des structures de médiation numérique dans le cadre de l’appel à manifestation d’intérêt (AMI) de l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT), intitulé “outiller la médiation numérique”.

 

[1] Voir également un entretien du Conseil avec Judith Rochfeld, professeure de droit à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne : Comment assurer la pérennité des communs numériques ?

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