« Le complotisme est un processus social », entretien avec Julien Giry

Nous avons échangé avec Julien Giry, politologue à l’Université de Tours, membre du laboratoire PRIM et post-doctorant au sein du projet VIJIE soutenu par l’Agence nationale de la recherche, spécialisé depuis une dizaine d’années sur le conspirationnisme.

 

Julien Giry nous a donné son éclairage sur des questions particulièrement prégnantes au vu de l’actualité : y a-t-il plus de complots aujourd’hui qu’hier ? Internet est-il un amplificateur ou un révélateur du complotisme ? Que faire face au complotisme ? Pour Julien Giry, le complotisme doit être appréhendé comme un processus social et politique, voire comme un « aiguillon de la démocratie ».  

Le complotisme est-il un phénomène nouveau ?

Non, absolument pas, c’est phénomène qui existe depuis l’Antiquité au moins. Tout dépend d'où on parle. Par exemple, la situation des États-Unis et celle de la France sont, à cet égard, très différentes.

Aux États-Unis, depuis la révolution américaine au moins, le complotisme est omniprésent dans l’espace public et dans la culture populaire. Il est même relativement bien accepté socialement. Parmi les premières lois prises après l’indépendance des États-Unis, on trouve les Aliens and Sedition Acts (1798) qui se nourrissent de l’idée qu’il y aurait un grand complot des étrangers pour restaurer la monarchie. Le système bi-partisan est lui aussi le fruit des théories du complot et de la création d’un parti anti-maçonnique dans les années 1920-1930. Je ne parle même pas de la légitimation du complot dans les instances politiques américaines. On peut par exemple citer  la « Peur rouge » en 1919 où le gouverneur de New York voit des infiltrés étrangers, anarchistes et juifs partout, ou le MacCarthysme et la « chasse aux sorcières », les Tea Parties et, plus récemment, Donald Trump évidemment. C’est donc quelque chose de très ancien et de très accepté. À titre d’exemple, depuis qu’on a des études sur l’assassinat de Kennedy (1967-1968 environ), on a à peu près 80 % des Américains qui pensent que Kennedy a été victime d’un complot quelconque, sans qu’aucune variable socio-culturelle ne joue. Donc aujourd’hui, avec QAnon, on ne tombe pas des nues. QAnon est en fait une théorie « attrape-tout » qui cristallise et amalgame différents thèmes bien connus du complotisme américain.

En France, la situation est un peu différente. Le complotisme naît notamment des idées de l’Abbé Barruel, qui explique que la Révolution française est due à une triple conspiration des philosophes, appelés « démagogues », des Francs-maçons, et d’une société encore plus secrète que sont les Illuminati, terme forgé à l’époque par John Robison1 qui présente, pour sa part, la Révolution américaine comme le fruit d'une conspiration mobilisant à peu près les mêmes forces. Ensuite, toujours en France, tout au long du XVIIIème et du XIXème siècle, on a tout un développement autour du mythe jésuite. Cet ordre, interdit avant la Révolution, serait infiltré partout et constituerait une sorte de cinquième colonne pour pervertir le trône et l'Église. Des manuels de « physionomie sociale », tel celui de Johann Kaspar Lavater, expliquent comment reconnaître les jésuites par leur apparence physique… On retrouvera ces éléments dans les thèmes antisémites. Tout au long de la IIIème République, les mythes des complots franc-maçon et juif s’étalent dans la presse avec des propos incroyables sur les juifs français comme Léon Blum notamment. À cette époque, le complotisme et l’antisémitisme ont pignon sur rue. Maurras parle à l’époque des « quatre états confédérés » qui composent selon lui l’Anti-France : les protestants, les juifs, les francs-maçons, et les « métèques ».

Avec le régime de Vichy, on atteint une sorte de summum puisque ces théories sont transformées en politiques publiques. L'un des tous premiers actes pris par le régime est d’ailleurs d’interdire la franc-maçonnerie (loi du 13 août 1940), avant même l’édiction du statut des juifs (loi du 3 octobre 1940). S’en sont suivis les textes sur les juifs et les massacres de la Seconde guerre mondiale. Il y a un tournant en France après 1945, l’acceptabilité sociale des  théories du complot est bien moindre dans la population française après la chute du régime de Vichy. Cependant, elles ne vont pas disparaître mais plutôt être reléguées dans certains cercles plus confidentiels, notamment au sein du champ des droites radicales.

« Dire que le complotisme aujourd’hui atteint des niveaux sans précédent, cela manque de profondeur historique

La question à laquelle il est impossible de répondre c’est : est-ce qu’on y croit aujourd’hui plus qu’avant ? Nous ne pouvons pas répondre, faute d’études. Aux États-Unis, la seule étude sur une longue période que l’on possède c’est celle sur la mort de Kennedy. Pour le reste, on n’a pas de recul. En revanche, ce qui est à peu près certain, c’est que le conspirationniste reste dans des espaces relativement marginaux. Par exemple, Michael Butter estime que de nos jours l’adhésion au complotisme est beaucoup plus bas qu’aux XIXème et début du XXème siècles. Donc dire que le complotisme aujourd’hui atteint des niveaux sans précédent, cela me paraît hasardeux et, en tous cas, manquer de profondeur historique. C’est une erreur que de se focaliser uniquement sur ce qui se passe depuis les années 2000.

Comment le complotisme a-t-il évolué depuis les années 2000, en particulier avec l’arrivée d’Internet ?

Internet a agi à plusieurs niveaux. En premier lieu, la vidéo va jouer un rôle important d’une sorte de retour de ces théories, à travers leur publicité. Aujourd’hui, on peut faire une vidéo très facilement, avec des logiciels gratuits, sans avoir besoin d’être expert en informatique. On sous-estime souvent un côté très esthétique dans les contenus conspirationnistes : on a souvent de belles musiques, de beaux paysages, les vidéos vont reprendre des éléments de films connus, on ajoute des photomontages etc. On va donc recombiner tous ces éléments de la culture populaire pour recréer une unité de sens, évidemment subjective et militante, au service d’une cause. Là-dessus, les djihadistes ont suivi la même recette. C’est une manière de ré-enchanter le monde, sur un mode presque irénique parfois.

De même, l’Internet a permis une plus grande visibilité et publicité, en France notamment, de théories qui restaient, nous l’avons dit, jusqu’alors reléguées à des cercles plus confidentiels et difficiles d’accès. Internet apparaît de ce point de vue comme une chambre d’écho pour les théories conspirationnistes.

« Ce n’est pas l'algorithme qui est le problème en soi, il n’a pas été créé pour nourrir le complotisme, c’est le complotisme qui « se sert » de l'algorithme

Ensuite, il est indéniable que les bulles de filtres ont un impact. Mais ce n’est pas l'algorithme qui est le problème en soi, il n’a pas été créé pour nourrir le complotisme, c’est le complotisme qui « se sert » de l'algorithme. On ne va pas se voir proposer demain des dizaines de vidéos complotistes si on n’a pas fait d’abord la démarche préalable de consulter une ou plusieurs vidéos sur ce thème. C’est là qu'il faut aussi se forcer à « casser » l’algorithme, et cela peut passer par différentes méthodes au moins au niveau individuel : on peut utiliser des logiciels qui empêchent le tracking sur son ordinateur par exemple ou faire l’effort d’aller consulter différents types de sites et de contenus. Ces éléments doivent faire partie de l’éducation aux médias.

Enfin, Internet a une dimension sociale, de socialisation. Rappelons que le complotisme est un processus de radicalisation intellectuel, mais c’est aussi et surtout un processus social. Il est important de comprendre ces interactions entre personnes qui pensent de la même façon, notamment lorsque leur croyance est disqualifiée dans l’espace public. Internet permet de retrouver des espaces de liberté alternatifs, des communautés de repli dans lesquelles on n’est plus seul. En plus il y a un effet de loupe où on a l’impression qu’on est très, très, nombreux à penser de la même manière, et si on est très nombreux c’est qu’on ne peut pas avoir tort. Pour les personnes qui ont vécu un processus de désaffiliation sociale qui peut aller très loin, jusqu’au divorce, à la dissolution d’amitiés ou au licenciement, tous ces nouveaux liens vont permettre de retrouver, au-delà même de la croyance, un réseau de sociabilité qui rend très difficile de sortir de la croyance car cela entraînerait une deuxième désaffiliation sociale, peut-être même encore plus douloureuse que la première.

Que faire face au complotisme ?

C’est la question la plus difficile. Tout dépend avec qui ? Quand ? Et comment ? Le piège du complotiste c’est que c’est une forme pseudo-critique à la fois accusatoire et victimaire : elle se présente comme hyper-critique, en disant « je doute de tout, tout est manipulation, tout est pipé, … ». Et dans le même temps, on doute de tout sauf de l'idée qu'il existe un complot. L'approche hyper-critique est donc contrebalancée par une approche infracritique, c’est-à-dire qui va à l’encontre de la critique. On sort de cette dialectique ou de ce paradoxe par l’accusation d’un côté : « il existe un grand complot dont les fomenteurs sont les juifs, les francs-maçons, Big Pharma etc. » et la victimisation de l’autre : « on m'empêche de révéler ce grand complot au grand jour à mes concitoyens ». C’est là que le piège du complotisme se referme : il devient un système de pensée, une vision du monde hégémonique où tout s’explique par une seule chose : le complot. Tout est lié, rien n’arrive par hasard, les choses ne sont pas/jamais ce qu’elles prétendent être.

Si on prend les initiatives top-down, en particulier les organismes de fact checking mis en place par certaines rédactions, ce n’est pas une mauvaise chose, au contraire même. Mais c’est arrivé un peu tard, avec dix ans de retard environ : si on est déjà persuadé que Le Monde, Le Figaro ou Libération sont à la solde du pouvoir (occulte), voir que ce sont eux qui font le fact checking, c’est inefficace. En revanche, ce type d’initiatives est intéressant pour des individus qui se posent des questions, qui sont véritablement dans une phase de doute, mais qui ne sont pas encore avancés dans cette démarche de radicalisation vers une vision du monde réellement complotiste.

« C’est à nous d’essayer de discuter, de prendre le doute au sérieux

À notre niveau individuel, on peut aussi faire des choses. Quand on a à faire avec des gens qui sont dans une démarche de doute sincère, il faut agir. C’est à nous d’essayer de discuter, de prendre le doute au sérieux en disant par exemple « Admettons que le gouvernement nous ment, alors pourquoi est-ce que cette critique que tu formules à l’égard du gouvernement, tu ne la formulerais pas aussi à l’égard des sources alternatives que tu trouves sur Internet ? » On peut faire des recherches ensemble, accompagner…  

Il y a aussi des choses à mettre en place au niveau éducatif : apprendre à identifier une source, apprendre à lire une image, apprendre la contextualisation d’un texte, apprendre à lire les données, à hiérarchiser les sources et les producteurs de savoirs, etc. Tout le monde en parle, mais cela prend du temps parce qu’il faut déjà former les formateurs.

Il faut aussi faire confiance aux gens. Il y a des effets de mode : les gens vont croire à quelque chose à un moment, mais vont aussi abandonner cette croyance par la suite. Il ne faut pas trop s’alarmer et encourager le doute, mais le vrai doute.

Peut-on qualifier le complotisme de mouvement politique ?

Je suis convaincu que le complotisme est une forme de politisation, voire de proto-politisation car les propositions alternatives sont en fait peu nombreuses. Le complotisme se nourrit en partie de dysfonctionnements démocratiques réels. Les anticomplotistes s’opposent frontalement parce qu’ils ont aussi une vision  « naturalisée », voire aristocratique, de l’ordre social tel qu’il est établi. La défiance est délégitimée a priori, elle est irrationnelle, voire même pathologique, pour les partisans de cette vision de l’ordre social. Pourtant, force est de reconnaître qu'il y a des phénomènes qui gangrènent l'espace public, comme le chômage de masse, la mal-représentation et la confiscation du pouvoir par une certaine élite sociopolitique, etc., qui rendent la contestation légitime. La sociologie politique l’a montré depuis assez longtemps. Sans remonter jusqu’à Robert Michels et à ses travaux sur la loi d'airain de l’oligarchie dans les années 1920, on peut citer les travaux d’Alain Garrigou sur Sciences Po et l’ENA, ceux de Pierre Bourdieu ou encore de Nicolas Hubé qui montrent comment certaines catégories populaires sont exclues du champ du pouvoir, non pas du fait d’un complot ou d’une volonté organisée, mais en raison de structures sociales établies. Or, la sur-information actuelle de la population lui rend intolérable des phénomènes qui préexistaient. Du reste, nous savons aujourd’hui que ce n’est pas la sous-information mais plutôt le nombre croissant d’informations en circulation dans l’espace public qui permet de générer des explications alternatives des événements, en particulier des explications complotistes.

Les théories du complot ne sont pas l’apanage d’imbéciles, c’est, dans nos régimes, une sorte d’aiguillon de la démocratie, si je puis dire. Elles disent qu’il y a quelque chose qui ne va pas et il ne faut pas le négliger. Les complotistes sont des individus qui se rendent compte de ces dysfonctionnements et qui essayent de les expliquer et de trouver des solutions, certes hasardeuses et erronées. Si l’on ne repense pas de façon structurelle la dimension populiste des théories du complot et qu’on reste convaincu que le champ politique est incapable de se réformer et de faire son autocritique, alors il restera lui-même générateur de visions alternatives de plus en plus défiantes.

 

1 Le terme est forgé à partir d’une traduction hasardeuse du nom d’une société secrète bien réelle cette fois, les Illuminés de Bavière (1776-1784).

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