Tribune : Pour sauver notre Agriculture, engageons une transformation numérique ambitieuse

La transformation numérique de l’agriculture : un péril si elle est privatisée, mais une opportunité si nous en faisons un bien commun ! 

Entre l’impératif environnemental et l’évolution du marché, l’agriculture doit se transformer

Le dérèglement climatique met en péril notre agriculture. Ce qui nous attend est une aggravation des dommages sur la végétation et la perte de la biodiversité, des incendies plus nombreux et plus graves, une accélération de la dégradation des terres, une exacerbation de l'érosion des sols et des pénuries d'eau. La transformation de l'agriculture est donc, avant tout, un impératif environnemental. Ainsi, le GIEC préconise vivement des systèmes de production alimentaire agro-écologiques, des régimes alimentaires équilibrés sur le plan nutritionnel, l'absence de surconsommation et la réduction des déchets. 

Mais la transformation de l’agriculture est également une question de développement économique. Désormais, le consommateur est plus averti et veut savoir en détail ce qu’il trouve dans son assiette. Son alimentation le préoccupe pour des questions d’impact environnemental et de santé. Il veut également connaître les producteurs de sa nourriture, les voir récompensés de leurs efforts et motivés à produire mieux pour lui et sa planète. Les nouveaux modèles économiques à construire doivent tenir compte de ces paramètres.

Le dérèglement climatique et les nouveaux modèles économiques ne sont pas les seules menaces qui pèsent sur notre système agricole, bien au contraire. Nous devons aussi faire face à la privatisation de la transformation numérique du système agricole qui peut conduire à une perte d’autonomie des agriculteurs induite par l’intégration de toute la chaîne des données agricoles par les grands groupes, depuis leur collecte jusqu’à leur traitement. 

Trouver une alternative pour la transformation numérique de l’agriculture est-elle possible face aux alliances des grands groupes que les agriculteurs et les consommateurs ignorent ?

Ces informations sont largement passées inaperçues : les géants du numérique, principalement chinois et américains, s’associent avec les grands groupes agricoles traditionnels ou soutiennent des startups pour l'agriculture aux offres commerciales agressives. Par exemple, l’entreprise Alibaba s’est associée à l’agro-chimiste Bayer afin de développer un système de traçabilité basé sur la blockchain pour les produits agricoles. Entre captations des données par les grands groupes, maîtrise de la chaîne de valeur de bout en bout et enfermement dans des écosystèmes numériques captifs, les agriculteurs se retrouveront en bout de chaîne, transformés en travailleurs au service des géants numériques. Les luttes des travailleurs des plateformes ne deviendront-elles pas, demain, le lot commun des agriculteurs ?

Des structurations alternatives, européennes ou régionales, aux géants du numérique sont pourtant possibles et certaines existent déjà. Par exemple, cinq plateformes appelées DIAS (Data and Information Access Services) ont été mises en place par la Commission européenne.  Elles permettent aux agriculteurs de découvrir, manipuler, traiter et télécharger des données et des informations du programme Copernicus pour la surveillance des cultures, la prévision des rendements mais également pour de nombreux produits et services. Il est donc encore temps de créer la voie d’un numérique au service de l'agriculture et des agriculteurs. Il faut rappeler que cela fait bien longtemps que les métiers agricoles sont transformés par le numérique. Le numérique leur permet par exemple de surveiller leur production et d’optimiser leur rendement : ainsi des capteurs et des applications permettent de suivre en temps-réel ce qu’il se passe dans les champs et les étables. L’exploitation des données, toujours plus nombreuses, ne fait que commencer et on peut gager que l'intelligence artificielle contribuera à répondre aux multiples besoins du monde agricole. Mais, outre l'agriculture connectée, le numérique doit faire renaître une agriculture collaborative. D’ores et déjà, il outille la résurgence des circuits courts ou de nouvelles formes d’alimentation. L’agriculture est un bien d’intérêt général qui doit être géré en commun, en respectant les intérêts de chacun, agriculteurs comme consommateurs. Le numérique peut également être considéré comme un « commun » d’une société post-moderne. Partant, la transformation numérique de l’agriculture devrait donc être un bien commun.

Trois conditions pour réussir la transformation numérique de notre système agricole

La transformation numérique de l’agriculture ne pourra se faire qu’à trois conditions : une mobilisation collective de la filière agricole, l’émergence d’une filière agro-numérique et un accompagnement financier de la part de la puissance publique. Cette approche permettra de mettre en capacité d’agir les agriculteurs et les citoyens pour une alimentation choisie et non subie notamment en ouvrant les données environnementales et donc des données agricoles produites dans nos territoires.

En premier lieu, le modèle français de l’agriculture doit se réinventer de façon collective. Aujourd'hui, les organisations professionnelles agricoles (chambres d’agriculture, coopératives, instituts techniques...) abordent le numérique de manière dispersée alors que seule une approche commune pourrait leur donner véritablement les moyens d’agir. Aucun agriculteur n’est en capacité de maîtriser seul tous les paramètres nécessaires à la mise en place de la révolution numérique. Aucune organisation agricole n’est capable de la porter par elle-même. La capacité à peser sur le changement du modèle agricole passera par le soutien commun à l’innovation et donc au numérique.

En deuxième lieu, une filière européenne agro-numérique doit être développée. Pour ce faire, il faut créer des hubs pour faciliter le partage et l’exploitation des données agricoles qui sont des données d’intérêt général. Actuellement, ces données sont extrêmement diffuses, stockées sur une multitude de bases plus ou moins sécurisées, le plus souvent non maîtrisées par les agriculteurs. De manière générale, l’agrégation et le traitement des données environnementales sont indispensables, d’une part, pour développer une agriculture respectueuse de l’environnement et, d’autre part, pour faire émerger des politiques publiques à la hauteur des ambitions et des enjeux de la transition écologique. Pour exploiter ces données, nous devons également développer une intelligence artificielle européenne au service d’une agriculture durable.

En troisième lieu, l’émergence de cette filière agro-numérique nécessite des fonds d’amorçage, notamment pour accélérer la mise en place de hubs de données. L’Europe, l’État, les collectivités doivent se mobiliser pour soutenir financièrement cette transition. Pour exister et participer à la gouvernance de ces mutations, les organisations professionnelles doivent investir non pas individuellement, mais ensemble, pour le bien commun et pour les agriculteurs. Cette ambition collective pour une transformation numérique de l'agriculture, au service de l’intérêt général, doit trouver un nouveau souffle si nous souhaitons que les agriculteurs puissent continuer à choisir leur propre destin… mais aussi et surtout être les acteurs du monde agricole de demain. C’est un enjeu politique.

Signatures des membres du CNNum

  • Hervé Pillaud, membre du CNNum (rédacteur de la tribune) et agriculteur

  • Salwa Toko, Présidente du CNNum et Présidente de BECOMTECH

  • Gilles Babinet, Vice-président du CNNum et Digital champion de la France auprès de la Commission européenne

  • Maud Bailly, membre du CNNum et Chief Digital Officer chez AccorHôtels

  • Annie Blandin, membre du CNNum et Professeure de droit à l’IMT Atlantique

  • Nathalie Collin, membre du CNNum et Directrice Générale Adjointe du groupe La Poste 

  • Karine Dognin-Sauze, membre du CNNum et Vice-présidente du Grand Lyon  

  • Gérald Elbaze, membre du CNNum et Co-fondateur de Médias-Cité 

  • Hind Elidrissi, membre du CNNum et CEO et cofondatrice de Wemind 

  • Florette Eymenier, membre du CNNum et Créatrice de la SAS-POPSchool

  • Sophie Flack, membre du CNNum et Directrice du Digital et de la RSE d'Eurazeo 

  • Anne Lalou, membre du CNNum et Directrice de webschool Factory

  • Thomas Landrain, membre du CNNum et Cofondateur et Président du laboratoire ouvert et communautaire JOGL (Just One Giant Lab)  

  • Françoise Mercadal-Delasalles, membre du CNNum et Directrice Générale chez Groupe Crédit du Nord

  • Jean-Michel Mis, membre du CNNum et Député de la Loire 

  • Alexandre Zapolsky, membre du CNNum et Président de Linagor

Signatures de personnalités extérieures au CNNum :

  • Servane Augier, Directrice du Développement de 3DS OUTSCALE 

  • Norbert Benamou, Directeur Général d’ARVALIS – Institut du végétal

  • Henri Bies-Péré, Vice-président de la FNSEA 

  • Jordy Bouancheau, Co-Président des Jeunes Agriculteurs de Vendée

  • Paul Bounaud, Responsable Agriculture et Alimentation de GS1 France

  • Jean-Paul Bordes, Directeur général de l’ACTA les instituts techniques agricoles

  • Florian Breton, CEO de MiiMOSA et co-président de La Ferme Digitale

  • Michel Cetre, Président d’ALLICE 

  • Maximin Charpentier, Président de Numagri

  • David Chassan, Chief Communications Officer de 3DS OUTSCALE 

  • Claude Cochoneau, Président de l’APCA 

  • Laure de la Raudière, Députée d'Eure-et-Loir

  • Jérémy Decerle, Député européen 

  • Jérôme Despey, Secrétaire général de la FNSEA

  • Françoise Férat, Sénatrice de la Marne

  • Paula Forteza, Députée de la deuxième circonscription des Français de l'étranger

  • Christophe Grudler, Député européen 

  • Valérie Hayer, Députée européenne 

  • Christophe Hillairet, Secrétaire général et en charge du numérique de l’APCA 

  • Pierre Karleskind, Député européen 

  • Laurent Lafaye, Co-fondateur et co-CEO de Dawex

  • Christiane Lambert, Présidente de la FNSEA 

  • André Laperriere, Directeur exécutif du Global Open Data initiative for Agriculture and Nutrition (GODAN)

  • Joël Limouzin, Vice-président de la FNSEA et président du FMSE

  • Axelle Lemaire, Associée chez Roland Berger et ancienne Ministre chargée du Numérique 

  • Philippe Leroux, Directeur général de la Fondation Avril 

  • Bruno Millienne, Député des Yvelines 

  • Jean-Baptiste Moreau, Député de la Creuse 

  • Franck Montaugé, Sénateur du Gers 

  • Fabrice Tocco, Co-fondateur et co-CEO de Dawex

  • Sébastien Picardat, Directeur d’API-AGRO

  • Bruno Retailleau, Sénateur de la Vendée 

  • Philippe Roy, Délégué adjoint de Cap Digital

  • Laurent Seror, Directeur général de 3DS OUTSCALE

  • Karim Sy président de Digital Africa

  • Sébastien Windsor, Président de l'ACTA

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