Parlons-nous ! Comment protéger nos attentions à l’ère numérique ? Restitution du troisième échange sur les leviers technologiques et les modèles économiques

À la suite de la publication du dossier “Votre attention s’il vous plaît ! Quels leviers face à l’économie de l’attention ?”, le CNNum a organisé, le 7 avril, sa troisième et dernière discussion ouverte(1) autour de la protection de l'attention à l'ère numérique, dédiée aux leviers économiques et technologiques.

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Cette dernière session faisait intervenir :

  • Anne Alombert (enseignante-chercheuse en philosophie à l'Université Paris 8) et Olga Kokshagina (enseignante-chercheuse en management de l'innovation à EDHEC Business School), membres du Conseil, co-pilotes du dossier “Votre attention, s’il vous plaît !”.
  • Alexandre Leforestier, CEO de Panodyssey.
  • Kenneth Schlenker, fondateur et CEO d’Opal.
  • Pouhiou, salarié de l’association Framasoft.

Le Conseil tient à remercier chaleureusement les intervenants ainsi que les participants pour la qualité des échanges.

Dans le cadre de cette dernière session dédiée à la protection de nos attentions à l’ère numérique, les participants ont pu échanger sur les différentes façons de développer des technologies et des modèles d’affaires respectueux de nos attentions. Considérant qu’il est essentiel de réfléchir à des moyens de créer de nouveaux types de partenariats publics / privés / communs pour soutenir des initiatives plus vertueuses, elles soulignent que les enjeux relèvent avant tout de l’éducation, afin que les individus se saisissent pleinement de la diversité des outils existants.

« L’enjeu réside dans la finalité et la manière dont sont conçus les outils. » Alexandre Leforestier, CEO de Panodyssey

Dans la continuité de ces propositions, Alexandre Leforestier est revenu sur l’initiative de Panodyssey, un réseau social dédié à l’écriture et la lecture de contenus, dont il est le dirigeant. Cette plateforme ne repose sur aucune publicité ou algorithmes addictifs et il est possible de rémunérer les créateurs de contenus. À cet égard, les auteurs peuvent choisir de proposer un abonnement « prime », dont le prix est fixé sur la base du projet et du public visé. Dans ce cas, une partie du contenu est proposée gratuitement, tandis qu’une autre n’est accessible qu’aux abonnés en contrepartie d’un paiement. Autre option : un modèle participatif dans lequel chaque utilisateur peut choisir librement de soutenir, sous la forme de don, le créateur de contenus de son choix. Loin de considérer les récompenses et gratifications comme des problématiques, il soutient que « l’enjeu réside dans la finalité et la manière dont sont conçus les outils ». En outre, dans cette logique de faire émerger un écosystème de confiance, les éléments de traçabilité financière sont accessibles aux internautes et ils ont recours à la technologie blockchain afin d’éviter tout doute quant à la « paternité des œuvres ». Déplorant les logiques « d’écrasement total de l’humain » de l’économie des plateformes dominantes, il appelle ainsi à interroger « les valeurs fondatrices de nos interactions en ligne » et à laisser « le choix aux individus de pouvoir monétiser leurs contenus sans pour autant être mélangés avec tout le monde, que ce soit avec la publicité ou des abonnements dits fourre-tout ». Par ailleurs, sur Panodyssey, les lecteurs ont la possibilité de choisir l’algorithme à la base duquel se font les recommandations de lecture et leur identité est vérifiée en amont de leur inscription sur la plateforme :  « le like ou le commentaire oui, mais le vrai, l’authentique ».

« La première chose pour passer à l’échelle, c’est de quantifier, ce qui est particulièrement difficile avec l’attention. » Kenneth Schlenker, co-fondateur et CEO d’Opal

Kenneth Schlenker a quant à lui présenté son application Opal, qui vise à nous aider à mieux organiser notre vie numérique. Née du constat que nous passons une grande partie de notre vie sur un écran et que les technologies numériques peuvent engendrer des problèmes d’attention, de sommeil ou encore d’anxiété, cette application permet de quantifier nos usages numériques et de bloquer des applications sur des plages horaires dédiées à la déconnexion. Elle vise à reprendre le contrôle sur notre vie numérique tout en s’éduquant quant à nos usages. Opal est une application payante. Conscient qu’un tel service n’est pas à la portée de toutes les bourses, Kenneth Schlenker insiste sur la nécessité pour ces services aux modèles d’affaires alternatifs à l’économie de l’attention traditionnelle de se rémunérer et propose qu’à terme de telles applications soient prises en charge par les employeurs ou les assurances en raison de leur impact favorable sur la santé des usagers. Afin de démontrer sa valeur ajoutée, Opal travaille également à l’élaboration d’un indicateur pour qualifier l’attention. Considérant qu’un indicateur s’appuyant sur le temps d’écran passé est une donnée culpabilisante, Opal souhaite développer un « focus score ». L’idée est de regarder l’intégralité des applications que les individus utilisent et de leur assigner un score en fonction de l’impact positif ou négatif qu’elles ont sur l’attention. Est ensuite ajouté au score le temps passé, permettant d’aboutir à un score sur 100. Cet indicateur pourra être comparé de jour en jour et avec d’autres personnes.

« Le tout ne serait pas tant de capter ou non l’attention des individus mais de s’intéresser à la manière dont l’attention va être captée, à savoir avec humanité. » Pouhiou, salarié de l’association Framasoft

Pouhiou, de l’association d’éducation populaire dédiée au logiciel libre Framasoft, soutient que c’est en proposant des services et approches différentes des plateformes dominantes qu’il sera possible de sortir de cette économie de l’attention : « plutôt que d’avoir un géant, il faudrait créer plusieurs plateformes qui communiquent ensemble ». C’est ainsi un véritable changement dans notre façon de concevoir les services numériques qu’il convient d’opérer. Il revient, à ce titre, sur l’exemple de PeerTube, un logiciel libre d’hébergement de vidéos décentralisé et un média social sur lequel les usagers peuvent interagir et partager des vidéos en streaming. Souhaitant sortir d’une logique de captation, cette plateforme expérimente des outils  de partage de vidéos, plus respectueux de nos attentions (en proposant de partager des extraits vidéos dont la lecture s'arrête au moment choisi). En se consacrant au développement de l’outil, les contributeurs ont également découvert « des possibilités que les grandes plateformes n’ont pas aujourd’hui, à savoir celle de mobiliser les utilisateurs ». L’un des intérêts de Framasoft relève également de son modèle économique qui repose principalement sur une logique de dons. En dépit de la gratuité des outils développés par l’association, cette « question de l’économie du don peut être au prix d’une captation de l’attention » aux fins de contribution au fonctionnement de la plateforme par exemple. Le tout ne serait pas tant de capter ou non l’attention des individus mais de s’intéresser à la manière dont l’attention va être captée, à savoir « avec humanité » et à des fins vertueuses d’un point de vue tant individuel que collectif. Enfin, si le financement de solutions technologiques est réalisé par des publics et des communs, il est alors essentiel que le code « ne soit pas enfermé dans un secret industriel sans quoi il ne sera pas possible de créer des externalités positives ».

Ce dernier Parlons-nous dédié aux attentions s’est finalisé sur la problématique du passage à échelle des alternatives technologiques et économiques. Appelant le secteur public et privé à sortir de cette logique d’attraction des plateformes dominantes, les intervenants se sont accordés sur la nécessité de ne plus être dans une démarche de consommateur de solutions prêtes à l’emploi mais d’être prêts à construire des services. Pour ce faire, Kenneth Schlenker évoque plusieurs étapes. Une première serait de quantifier l’impact du numérique sur nos attentions et de réaliser un comparatif permettant aux utilisateurs de comprendre l’impact des technologies sur leur attention et comment améliorer leurs usages. La seconde consisterait à prouver scientifiquement l’impact des outils numériques pour faire émerger des lignes de conduite. La troisième résiderait dans l’éducation des usagers tant à l’école que dans les milieux professionnels. La quatrième viserait à la création d’alternatives technologiques respectueuses de nos attentions et ludiques afin d’inciter les individus à les utiliser. Enfin, il soutient qu’il est essentiel que les employeurs et organisations publiques, notamment européennes pour Alexandre Leforestier, financent ces outils afin de permettre leur adoption. Pouhiou a quant à lui appelé à la vigilance quant à la quantification, aux risques de reproduire le schéma des GAFAM de quantification à outrances des usagers. Il a également rappelé l’importance d’être en capacité de rémunérer les talents afin de les inciter à œuvrer pour le bien public et de faire concurrence aux géants du web, notamment en raison de leurs rémunérations particulièrement attractives. Pour finir, la difficulté réside aujourd’hui selon lui dans le manque d'humains pour maintenir des serveurs libres sur l’ensemble du territoire ainsi qu’en capacité d’accompagner d’autres personnes dans cette transition vers les logiciels libres qui sont parfois plus compliqués à prendre en main.

Pour aller plus loin

 

(1) Dans la continuité de sa mission visant à conduire une réflexion ouverte sur notre relation au numérique, Parlons-nous ! est un format de discussions ouvertes du Conseil national du numérique (CNNum) autour de ses travaux.

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