Éducation à la sexualité et haine en ligne. Synthèse d’un échange collectif

Dans le cadre de sa réflexion sur le champ numérique de l’éducation à la sexualité, le Conseil et les étudiantes du certificat égalité hommes-femmes de Sciences Po ont organisé un 1er échange collectif pour mettre en débat les liens entre éducation à la sexualité et lutte contre la haine en ligne.

A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes et dans le cadre de son partenariat avec le certificat égalité hommes-femmes de Sciences Po, le Conseil national du numérique a organisé un premier échange collectif visant à explorer les possibilités en termes d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle offertes par les contenus éducatifs en ligne. Enseignants, associations, créateurs de contenus… comment chacun peut-il se mobiliser pour permettre cet apprentissage nécessaire au respect d’autrui, en ligne comme hors ligne ? En quoi les contenus et communautés en ligne y participent-elles ? Avec quelles limites ?

Cet échange a réuni  : 

  • Lisa Gauvin-Drillaud, cofondatrice et porte-parole de l’association de lutte contre les cyberviolences sexistes et sexuelles #StopFisha ;
  • Salomé Bougon, enseignante en histoire-géographie et en enseignement moral et civique en lycée ;
  • Albane Gaillot, chargée de plaidoyer à la confédération nationale du Planning Familial

La discussion a été introduite par Véronique Riotton, présidente de la Délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes de l’Assemblée nationale.

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Véronique Riotton, présidente de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les femmes et les hommes de l’Assemblée nationale 

"Les événements de réflexion comme celui-ci contribuent à construire une culture de l’égalité entre les femmes et les hommes. Cette culture doit commencer dès le plus jeune âge et passe bien sûr par l’éducation à la sexualité.

J’aimerais revenir sur quelques chiffres : 45% des jeunes de 16 à 25 ans passent en moyenne 3h à 5h sur les réseaux sociaux chaque jour. Si on veut qu’ils soient concernés par l’éducation à la sexualité, les outils numériques sont ainsi indispensables. Les cyberviolences sont très présentes en ligne : harcèlement, sextorsion, sexisme en ligne. Les récents raids de cyberharcèlement contre les créatrices de contenu Chloé Gervais et Léna Situations en témoignent. 73% des femmes ont déjà été victimes de violences sexistes et sexuelles en ligne, un réel mouvement organisé par des mouvements masculinistes. Nous partageons tous le même objectif : la sécurité des femmes en ligne et hors ligne. Internet et les réseaux sociaux ont un rôle à jouer dans cette lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Je salue le travail des créatrices de contenus et associations féministes comme En Avant Toutes qui font un travail formidable pour diffuser des messages d’éducation à l’égalité femmes-hommes. Je pense particulièrement à la notion de consentement, sur laquelle je travaille beaucoup à l’Assemblée nationale et qui doit être au centre de l’éducation à la sexualité et la vie affective."

L’éducation à la sexualité permet-elle de lutter contre la haine ? 

Pour les participantes à cet échange, l’éducation à la sexualité est essentielle pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles en ligne. Un constat partagé par  Albane Gaillot, chargée de plaidoyer au Planning Familial : "l’éducation à la sexualité est un moyen de former des citoyens et citoyennes éclairés capables de faire des choix en autonomie".

Lisa Gauvin-Drillaud, cofondatrice de l’association #StopFisha, estime que l’éducation à la sexualité doit porter "un contre-discours de lutte contre les violences sexistes et sexuelles en ligne. Il faut avoir conscience que les  contenus toxiques en ligne vont être consommés, que les jeunes vont être victimes, témoins ou auteurs de violences en ligne et il est important d’avoir une éducation à la sexualité qui soit un contre-pouvoir, qui permette de discuter, d’accompagner les jeunes dans leurs pratiques numériques."

Les enseignants ont par ailleurs un rôle à jouer dans la lutte contre la haine en ligne. Salomé Bougon, enseignante en histoire-géographie et éducation morale et civique au lycée Jacques Feyder d’Epinay sur Seine, insiste sur la logique d’accompagnement qui doit guider les professeurs en termes d’éducation à la sexualité. Avec un groupe d’enseignants volontaires de son lycée, Salomé Bougon a animé dans des classes de Secondes des séances d’éducation à la sexualité portant sur le sexting et les pratiques numériques des jeunes. Elle insiste sur l’importance d’apporter un cadre légal et éthique aux élèves pour les guider dans leurs vies en ligne. "La lutte contre la haine en ligne est un sujet préoccupant. La majorité des élèves ont un portable et il est essentiel de rappeler le cadre légal de leurs échanges et de leur inculquer un esprit critique de lecture dans le cadre de la lutte contre le sexisme, l’homophobie, la transphobie... Il est important que les outils numériques soient à la fois des ressources et aussi des clefs de lecture de la société et de l'environnement dans lequel [les élèves] évoluent." Pour l’enseignante, la lutte contre la haine en ligne est indissociable de la lutte contre les stéréotypes dans la société et doit donc faire l’objet de discussions en classe. 

Pour Albane Gaillot, les séances d’éducation à la sexualité doivent répondre aux questionnements et besoins formulés par les publics de jeunes adultes et adolescents, et non pas "imposer un dogme ou une idéologie". Les outils numériques sont importants à considérer "à la fois au prisme des contenus portés" et comme un "outil d’animation des séances d’éducation à la sexualité".

Les jeunes générations sont confrontées à de nombreux contenus toxiques en ligne. Comment développer leur esprit critique face aux contenus sexistes en ligne ? 

Salomé Bougon estime qu’il est nécessaire de prendre en compte les pratiques et les outils numériques des jeunes générations dans l’éducation à la sexualité. Blâmer les jeunes sur leurs usages des réseaux sociaux serait contre-productif selon l’enseignante, qui préfère y substituer un accompagnement en utilisant les  contenus numériques au sein des cours d’éducation à la sexualité. Comme elle le souligne, "les jeunes aussi sont dans leurs bulles de filtre sur les réseaux sociaux. Il est très difficile pour eux d’accéder à d’autres contenus et donc c’est important d’élargir leur panel et de leur montrer ce qui existe." Puisque les réseaux sociaux constituent un moyen privilégié de s’informer, il faut les "aiguiller" et acérer leur esprit critique. Un constat partagé par Lisa Gauvin-Drillaud, qui estime qu’on ne peut pas dissocier l’éducation à la sexualité de l’éducation aux médias et à l’information. Il est essentiel de former l’esprit critique des élèves et  de leur inculquer les bonnes pratiques dans leurs relations avec les autres. La construction de “l’intelligence émotionnelle numérique” (une réflexion portée par le collectif Féministes contre le cyberharcèlement) des jeunes générations est la clé pour favoriser le vivre-ensemble, que ce soit en ligne ou hors ligne.  

Pour Lisa Gauvin-Drillaud, il faut conscientiser que les élèves ont accès aux réseaux sociaux. En conséquence, il est nécessaire de construire les séances autour des interrogations des élèves et leur montrer les réseaux sociaux comme "des outils face à la montée des violences". Pour elle, il est “essentiel de prévoir des contenus les plus complets et qualitatifs possibles, dans une approche la plus holistique possible, avec une prise en compte des cyberviolences, et toujours dans l’auto-éducation et auto-pédagogie”. L’intervenante présente ensuite le livre blanc Pour une véritable éducation à la sexualité élaboré par un collectif d’organisations de la société civile, dont le Planning Familial et #StopFisha. Parmi leurs 46 recommandations, certaines concernent le volet numérique. La recommandation 23 indique par exemple qu’il est essentiel d’instaurer une formation concernant l’éducation à la sexualité en ligne et aux enjeux numériques pour tous les personnels éducatifs.

Les contenus en ligne peuvent-ils contribuer à une forme d’éducation à la sexualité ?

Pour Albane Gaillot, "il faut concevoir l’éducation à la sexualité de manière globale". Une fois la séance dispensée, l'éducation à la sexualité se poursuit dans d'autres cadres. A ce titre, "les séances d’éducation à la sexualité ne peuvent se penser de manière isolée car elles vont susciter des interrogations et des débats du côté des élèves. Il est nécessaire d’outiller les jeunes pour que la réflexion se prolonge hors des séances. Le rôle des associations, comme le Planning Familial, mais aussi des professeurs, est de donner aux élèves des outils et des ressources fiables". Il faut par ailleurs que les élèves aient accès à des ressources fiables pour poursuivre leur apprentissage : "Il est nécessaire d’outiller les jeunes pour que la réflexion se prolonge hors des séances. Notre rôle, à nous les associations mais aussi aux professeurs, c’est de leur donner des outils et des ressources fiables.

Un constat que Salomé Bougon partage. Pour l’enseignante, l’éducation à la sexualité à l’école trouve sa continuité dans les pratiques en ligne des jeunes : il est "essentiel de donner [aux élèves] des ressources pour qu’ils puissent continuer leur éducation en autonomie". Salomé Bougon estime cependant que les professeurs doivent rester des interlocuteurs privilégiés pour que les élèves puissent revenir vers eux avec leurs interrogations. Elle estime en parallèle que "dans le prolongement de l’action du Réseau Canopé, il pourrait être intéressant d’avoir une banque de ressources en ligne pour les professeurs et les élèves." Les ressources en ligne représentent également des sources d’information pour répondre aux attentes et questionnements des jeunes qui n’oseraient pas se tourner vers leurs parents et professeurs. 

Pour Lisa Gauvin-Drillaud, les réseaux sociaux permettent aux jeunes d’effectuer une déconstruction des stéréotypes en autonomie : "ces contenus-là, qu’ils soient ceux d’influenceurs ou d’associations, plantent des petites graines, de façon continue. C’est pourquoi il  est essentiel de promouvoir l’aspect numérique de l’éducation à la sexualité en précisant les “bons” comptes et les outils, les ressources, …" Selon elle, "l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle ne s’arrête pas à l’école ; les écrans supplantent les salles de classes." Elle met ainsi en lumière l’existence d’un véritable écosystème associatif au-delà de l’école. Le rôle de la communauté éducative élargie serait d’orienter les élèves vers des références numériques, en les recensant par exemple sur les sites internet des établissements scolaires. Lisa Gauvin-Drillaud va même plus loin, défendant le renforcement de la mise à disposition d’outils, de supports et ressources numériques sur le site internet de l’Éducation Nationale.

Comment favoriser une communauté éducative autour de l’enseignement à la vie affective, relationnelle et sexuelle ? 

Pour Albane Gaillot, l’ensemble de la communauté éducative doit être formé aux questions d’éducation à la sexualité : "Pour que ces séances soient effectives, respectueuses et remplissent tous les objectifs qu’on leur assigne, le programme doit être inscrit dans la formation des professeurs, mais les séances doivent également être construites avec le reste de l’équipe éducative." Selon elle, cette formation devrait être continue, en perpétuelle évolution pour rester alignée avec ces enjeux mouvants. Face aux incertitudes des professionnels de l’éducation vis-à-vis de l’éducation à la sexualité, elle propose une piste de solution : la mise en place d’une campagne nationale d’information pour préciser les contours de l’éducation à la sexualité et contrer les fausses informations à ce sujet. En parallèle, Albane Gaillot prône également une meilleure information à destination des parents, avec l’organisation de "cafés parents" au sein des établissements par exemple. Comme elle l’explique, "on ne va pas leur demander leur avis mais on peut les informer et les rassurer."

Enfin, Lisa Gauvin-Drillaud revient sur l’importance d’instaurer un espace de dialogue avec les parents concernant l’éducation à la sexualité. Pour elle, il est important "que les parents puissent échanger avec leurs enfants de ces questions là". Elle souligne ainsi que les intervenants de #StopFisha interagissent avec les parents afin de "les outiller pour qu’ils puissent accompagner leurs enfants" et que la famille devienne une cellule ou l’éducation à la sexualité puisse se poursuivre dans un climat de confiance. 

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