Pour une vision positive de la sexualité en ligne. Échange avec Laura Berlingo

Gynécologue obstétricienne à l’hôpital Pierre Rouquès – Les Bluets (maternité et centre de santé sexuelle) à Paris, Laura Berlingo témoigne dans cet entretien de la richesse des contenus positifs qui peuvent exister en ligne sur ces sujets.

Vous êtes gynécologue-obstétricienne. Pourquoi avoir décidé de parler d’éducation à la sexualité à un public plus large ?

Lors d’une année de césure pendant mon internat, j’ai décidé de suivre un cursus universitaire de sciences humaines et sociales. Cela m’a permis de réfléchir à ma pratique médicale et d’adopter une grille de lecture sociologique du monde, ce qui ne m’avait pas été enseigné auparavant. Mon engagement féministe est lié de manière personnelle et professionnelle aux violences gynécologiques et obstétricales. Les témoignages qui ont émergé grâce au hashtag #payetonuterus, diffusé pour dénoncer des pratiques gynécologiques irrespectueuses et problématiques, font écho à des choses que j’ai pu voir.

Cet engagement s’est traduit par différentes opportunités de prises de parole. J’ai co-animé le podcast Coucou le Q aux côtés de la journaliste Camille Lorente avec l’intention d’apporter un contenu d’éducation sexuelle aux ados, avec une vision inclusive et féministe. Beaucoup de questions auxquelles nous répondions en direct étaient liées à la normalité, au développement du corps, aux stéréotypes de genre, aux changements corporels, etc. Puis, pendant mon clinicat à la Pitié Salpêtrière, j’ai commencé à répondre à certains médias comme Brut, Konbini ou encore à travers des formats TikTok ou Instagram (avec mes propres contenus ou invitée par des comptes comme Orgasme_et_moi ou Clitrevolution). Au même moment sortait la série Sex Education. Sur les réseaux sociaux et dans les médias, un intérêt pour la sexualité émergeait, avec une envie d’en parler différemment, sans dissocier la sexualité des violences de genre ou encore du consentement. Une maison d’édition m’a ensuite contactée pour écrire un livre, Une sexualité à soi, publié aux Arènes en 2021.

Sur un plan professionnel, et à la suite du Grenelle des violences conjugales, j’ai participé à la mise en activité du Centre d’Accueil en SAnté sexuelle et de lutte contre les VIolences à l’AP-HP (CASAVIA). Développé sur le modèle de la Maison des femmes à Saint-Denis, CASAVIA dispense à la fois des soins de santé sexuelle (contraception, interruption volontaire de grossesse, etc.) et lutte contre toutes les formes de violence. Cette vision englobante de la santé sexuelle rejoint celle portée par l’Organisation mondiale de la santé. C’est une vision plus positive, à rebours de la vision de la médecine traditionnellement centrée sur la pathologie et son discours axé sur les risques.

Vous avez participé à la création d’un diplôme universitaire à Sorbonne Université intitulé Santé sexuelle pour tous.tes, sexualité et violences de genre. Quels sont les objectifs de cette formation et à quels publics s’adresse-t-elle ?

Grâce au Professeur Jacky Nizard, actuel chef de service à la Pitié-Salpêtrière, j’ai pu créer ce diplôme universitaire, adossé à CASAVIA. Le parti pris est celui de parler tant de sexualité d’un versant positif, que de violences de genre, avec une vision inclusive, et en prenant en compte les différentes formes de discriminations que peuvent subir les personnes. De manière générale, celles et ceux qui s’y inscrivent veulent faire bouger les choses dans leurs établissements. En termes de profils, c’est très varié, nous accueillons des professionnels de l’éducation nationale (enseignants, CPE, etc.), du médical (psychologues, gynécologues, sage-femmes etc.), du paramédical (infirmières, travailleur sociaux, aides-soignantes, etc.) ou encore des représentants d’associations, de collectifs, d’ONG, sans oublier des journalistes, et même une historienne ! 

Ils bénéficient d’une partie théorique et d’une partie pratique où nous leur demandons de réaliser des projets concrets. A titre d’exemples, une enseignante au lycée français de Mexico City a mis en place un protocole de lutte contre les violences sexuelles dans son lycée, une journaliste nous a présenté un podcast à propos des violences gynécologiques, un membre d’une association de réduction des risques en milieu festif un jeu à faire en soirée autour du consentement. Les projets sont aussi variés que les profils, ce qui est une richesse de ce diplôme universitaire.

Comment percevez-vous la multitude de contenus en ligne présents sur l’éducation à la sexualité ?

Il ne faut pas que le savoir soit réservé. Je n’ai jamais vu d’un mauvais œil les patients qui arrivaient avec un diagnostic issu d’internet. En tant que professionnelle de santé, c’est mon rôle d’accompagner les patients en termes d’éducation à la santé, d’expliquer, de corriger des fausses infos si besoin.

Quand j’ai commencé le podcast Coucou le Q il y a 5 ans, quelques personnes parlaient de sexualité sur Instagram sans être des professionnels de santé ou d’éducation. Ces comptes visaient à partager de l’information, avec un angle féministe. Je trouvais ça super ! Mais c’est vrai que maintenant, il y en a tellement, j’ai l’impression qu’il peut y avoir un effet « noyade ». De nombreux comptes abordant des thématiques liées à la sexualité ont émergé. On a parfois du mal à s’y retrouver. Il faut aussi du temps long. Moi je suis formée à ces problématiques et pourtant j’ai du mal avec ces formats très courts et très denses, qu’on peut retrouver sur TikTok ou Instagram.

Par ailleurs, un sujet qui fait débat souvent, c’est la pornographie. Je n’en ai pas une vision négative en soi. A mon avis, le rôle des personnes qui font de l’éducation est de donner des clés pour avoir un regard critique sur ces contenus, en particulier quand il y a mise en scène de violences sexistes et sexuelles. Je pense néanmoins qu’il est possible d’apprendre des choses via ce medium. Des choses très concrètes qui justement ne seront jamais abordées par les « éducateurs », car ce n’est tout simplement pas leur rôle. Dans tous les cas, l’interdiction ne me semble pas être une solution viable.

Comment assurer la production et la diffusion d’un savoir scientifique en ligne ?

Plus que le côté scientifique, je pense qu’il est important de bien sourcer les informations délivrées, de permettre le développement d’une réflexion critique. Grâce à la série documentaire Clit Révolution d’Elvire Duvelle-Charles et Sarah Constantin diffusée sur France TV Slash par exemple, j’ai appris pleins de choses ! Alors que ce n’est pas une émission « scientifique ». Mais ces deux journalistes ont fait leur job d’informations de qualité.

Les ressources institutionnelles sont utiles quand nous cherchons une information précise, vérifiée, officielle sur la santé sexuelle, qui constitue d’ailleurs une mission de santé publique. Elles sont par ailleurs complètes et faciles d’accès, je pense à onsexprime.fr que j’utilise très régulièrement, ou encore à Arrêtons les violences, parmi d’autres sites. Nous manquons de telles ressources sur les sujets liés à la santé reproductive.  

Il est ensuite important de créer des ponts avec des créateurs de contenus, si tant est que les informations qu’ils délivrent soient vérifiées. Je pense par exemple au podcast d’Anouk Perry produit par Nouvelles écoutes et intitulé Qui m’a filé la Chlamydia ? J’y interviens justement pour donner de l’information en termes de santé sexuelle. Il est possible de produire des contenus divertissants, qui vont donner aux gens d’écouter, tout en y intégrant des incursions pédagogiques. A l’inverse, un cours magistral d’une heure sur la chlamydia ne m’attire pas !

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