Réseaux sociaux, structuration de l’intime. Échange avec Claire Balleys

Professeure associée en sociologie à l’Université de Genève, spécialiste des processus de socialisation juvénile, en lien avec les usages des médias sociaux, Claire Balleys revient sur les liens qui peuvent exister entre l’éducation à la sexualité à l’école et les contenus disponibles en ligne.

En quoi internet représente-t-il un espace de liberté pour les adolescents et jeunes adultes et comment peut-il être mis à profit pour s’éduquer à la vie affective, relationnelle et sexuelle ?

Les jeunes publics recherchent des expériences partagées par des pairs. Lors d’une séance d’éducation à la sexualité à l’école, la personne à qui ils s’adressent représente l’institution et n’est souvent pas de la même génération. Cela ne veut pas dire que cette interaction ne les intéresse pas, mais de manière complémentaire, ils apprécient d’avoir des contenus faits par des jeunes pour des jeunes. Ces contenus sont pour la plupart des témoignages, des récits, des vécus. Cela leur donne la possibilité d’accéder à une parole qui est souvent plus authentique, ou du moins le paraît. Depuis toujours, les adolescents grandissent les uns avec les autres en dehors du regard des adultes. Ils ne sont pas forcément en rébellion contre les adultes mais ils ont quand même plus d’intérêt pour les gens d’un âge proche. Sur les réseaux sociaux, des communautés niches de jeunes portent des questions de genre. Si vous êtes un jeune isolé et que vous avez besoin de réponses à ces questions, cela peut vous rassurer de voir que vous n’êtes pas seul dans ces questionnements, ça peut être très libérateur.

Je propose parfois dans le cadre de mes cours des ateliers de conversation avec l’algorithme de TikTok. Les élèves doivent créer un nouveau compte et aller voir des contenus qui sont à l’opposé de ce qu’il y a dans leur fil d’actualité personnel et certaines surprises en ressortent. Par exemple, beaucoup de contenus sur TikTok divulguent des propos contraires au progressisme - le besoin de rapports sexuels d’un homme dans le couple - alors même qu’ils sont créés par des jeunes. Il existe par ailleurs de nombreuses vidéos diffusant des propos masculinistes. Si ces contenus peuvent constituer un ressort en ce qu’ils cochent la case “des jeunes parlent à des jeunes”, ils ne sont pas pour autant pertinents.

Comment expliquer cette attractivité des jeunes pour les contenus présents sur les réseaux sociaux ? Quelles différences offrent-ils avec l’éducation à la sexualité proposée dans les établissements scolaires ?

Je travaille beaucoup sur la réception des messages et plus précisément les grilles d’interprétation d’adolescents et de jeunes adultes. C’est intéressant si on regarde l’action politique dans l’espace public. Beaucoup d’entre eux partagent des contenus sur les réseaux quand ça les touche, mais plutôt sous forme de témoignage, de récit intime, plutôt que sous un format et un discours plus institutionnalisé ou même politique.

Dans les entretiens, nous observons que le registre de l’humour est apprécié. Les réseaux sociaux font une part belle à l'humour, au langage “jeune”, à l’inverse de la posture moralisatrice de l’adulte. Parler avec humour d’un sujet délicat permet d’aller plus loin dans le dévoilement de soi, de parler de choses sensibles et délicates. Dans les études en sciences sociales, il existe un consensus qui suppose que l’humour est une manière d’aborder un imaginaire social. Il y a toujours un fond de vrai dans l’humour, quelque chose d’authentique.

Dans quelle mesure l’éducation à la sexualité en ligne s’inscrit-elle dans la continuité des enseignements dispensés à l’école ?

Selon moi, deux peurs se rencontrent. La première est la peur de la sexualité chez les adolescents qui n’est pas nouvelle et qui, même si elle s’estompe au fil des générations, reste prégnante et pleine de doubles standards. La seconde est celle liée au numérique. Cette peur est diffuse et se cristallise sur tout et n’importe quoi, par exemple la peur des parents de voir leur enfant partager des “nudes". Ce qu’il est important de montrer aussi, c’est l’idée fausse qu’ils seraient moins pudiques. C’est complètement faux, c’est même le contraire. Dans notre enquête de terrain, nous observons que les contenus générés par des jeunes publics répondent à une structuration de l’intime. Par exemple, ils ne diffusent pas les mêmes contenus en « privé » ou en « public ». Ils distinguent les choses exclusives et les choses plus larges. De nombreuses réticences viennent de la rencontre de ces deux formes de peur : sexualité des jeunes et numérique/réseaux sociaux. Les parents ont peur d’être en perte de maîtrise sur les deux.

Les adolescents recherchent en ligne du partage d’expériences et des témoignages sur la sexualité. Cela ne veut pas dire que les adultes ou que l’institution éducative n’ont pas leur mot à dire ; au contraire, c’est complémentaire. Il faudrait idéalement qu’il y ait les deux. Il faudrait un partage d’informations et de ressources entre les professeurs et les contenus en ligne. Il faudrait que les professeurs puissent utiliser les contenus des réseaux sociaux avec un œil critique, pour améliorer l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle. Je trouverais ça génial que les deux puissent se rencontrer, que ces compétences numériques soient prises en compte et que l’on explique aux jeunes que c’est normal d’aller chercher sur les réseaux sociaux leurs réponses, qu’il y a des choses intéressantes et éducatives, et puis à contrario d’autres choses qui sont contre-éducatives. Concrètement, ces deux bulles que sont la vie en ligne et la vie hors ligne sont reliées tout le temps, pourquoi les séparer concernant l’éducation à la sexualité ?

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