Débattre et faire débattre du numérique avec des lycéens bretons

Depuis septembre, nous accompagnons des lycéens du Conseil régional des jeunes de Bretagne dans une démarche de débat sur l’économie de l’attention. Comment la participation d’adolescents à la vie publique peut être une opportunité de mise en réseau des acteurs de l’éducation ? Retour d’expérience.

Une volonté d’ouvrir le débat sur un sujet collectif : notre relation aux réseaux sociaux

Le Conseil régional des jeunes (CRJ) de Bretagne est constitué de 83 tandems de lycéens et apprentis bretons élus pour deux ans. Une fois par mois, ils se réunissent autour d’un projet au service de la collectivité et apprennent à développer leur esprit critique et leur compréhension des situations quotidiennes liées à la vie dans les établissements scolaires et, plus généralement, à la vie en société.

Un sous-groupe de la commission santé, composé d’une dizaine de lycéens en classe de terminale de toute la Bretagne, a choisi de s’intéresser aux liens entre santé mentale et numérique, notamment la sensation de perte de temps sur les réseaux sociaux versus la nécessité d’y être présent, pour s’informer ou pour interagir avec les autres, que ce soit au lycée - entre élèves ou avec les enseignants -, ou encore au sein de la famille. Pour Elouan, de Saint-Brieuc, « dans le lycée, on est exclu de beaucoup de choses quand on n’a pas accès aux réseaux sociaux ou qu’on a pas toutes les dernières références. »

Les lycéens ont également été amenés à interroger les modèles économiques des réseaux sociaux. Pourquoi l’algorithme de telle ou telle plateforme nous fait rester des heures sur nos téléphones ? Comment reprendre la main ? Quelles alternatives existent ? « C’est addictif parce que c’est fait pour ça » partage un lycéen lors d’un premier débat.

Posture d’écoute et inversion des rôles

Les avis, tout comme les usages des réseaux sociaux, divergent au sein du groupe, qui ressent le besoin de comparer et d’en parler à d’autres, avec les autres commissions du CRJ, puis au sein de plusieurs lycées bretons. Mais ce débat, comment l’organiser ?

La posture d’écoute est privilégiée. Pour les lycéens, il est important de pouvoir laisser venir la conversation et aborder les sujets que la personne en face souhaite aborder. Une manière de mettre en place un échange de pairs à pairs mais également aussi d’inverser les rôles entre “sachant” et non initié au sujet. Tous insistent également sur l’importance de parler à tout le monde. Lucile, en terminale à Quimper, soulève le fait que les débats organisés en fin de journée dans les lycées n’attirent que des publics sensibilisés à l’exercice. Enfin, le groupe souhaite pouvoir inclure les professeurs au débat, une façon de légitimer la parole des lycéens au sein de l’établissement scolaire et de reconfigurer le dialogue entre enseignants et élèves.

Il faudrait que l’on puisse animer des débats au sein de la salle des professeurs pour échanger avec eux.

L’ouverture du dialogue que permet l’inversion des rôles dans un débat a été également rappelée par Pierre Jannin, conseiller municipal de Rennes, délégué au numérique et à l’innovation. Il a présenté à la commission les travaux du Conseil citoyen du numérique responsable de la ville de Rennes, qui a pour mission d'éclairer par la voie citoyenne la politique numérique de la Ville de Rennes et s’est récemment saisi des questions de l’impact des outils numériques sur la santé mentale. Un échange qui a permis de soulever de nombreux enjeux auprès des lycéens : comment faire vivre le débat dans les établissements ? Quelles perspectives intergénérationnelles ? Quels espaces pour valoriser et entendre les expériences et les paroles des lycéens ?

Pour aller plus loin, lire notre entretien avec Pierre Jannin

Le porteur de paroles, une manière de réhabiliter l’espace public comme lieu de débat

Après avoir découvert plusieurs formes de débat en public (débat mouvant, brainstorming etc.), les lycéens choisissent le modèle du porteur de paroles, un dispositif qui permet d’engager un débat dans un lieu public avec des gens que l’on ne connaît pas forcément, à partir d’une phrase ou d’une question destinée à interpeller les passants. Le Conseil avait déjà pu expérimenter l’exercice du porteur de paroles lors d’une étape d’Itinéraires numériques à La-Roche-sur-Yon, aux côtés de l’association Germaine.

Relire notre entretien “encourager l’émancipation" avec Annie Lamballe, co-présidente du Café Germaine


 À La-Roche-sur-Yon le 18 juillet 2022, pour la 5e étape d’Itinéraires numériques

Le porteur de paroles, comment ça marche ?

  • Une phrasé clé à identifier : une affirmation ou une question qui fait débat et ouvre la discussion.
  • Identifier un lieu ouvert qui facilite l’échange et où les flux de personnes sont réguliers.
  • Un porteur de paroles qui met en avant la phrase clé et attire les participants.
  • Plusieurs animateurs seuls ou en binôme qui mènent la discussion. 
  • Un scribe chargé de retranscrire les entretiens.
  • Du matériel : un panneau, de quoi retranscrire les échanges, une table…


“sans ton tel’, t’as pas de vie !” : la phrase choisie par les lycéens
 

Cinq premiers débats et la volonté de transmettre la démarche

Après la théorie, place à la pratique ! En novembre et en décembre, les lycéens de la commission santé se sont exercés à deux porteurs de paroles, d’abord au sein de l'hôtel de Courcy à Rennes avec les autres élus du CRJ et en décembre au lycée de l’Harteloire à Brest. Deux premiers tests réussis ! Hall du lycée, salle de permanence ou d'études, les participants ont rapidement été interpellés par la phrase choisie : “Sans ton tel, t’as pas de vie !”. Ils ont su se l'approprier pour parler et faire parler de leur relation aux nouvelles technologies au sens large : sensation (ou non) d’addiction aux réseaux sociaux, temps d’écran, dialogue parental sur le sujet, internet comme moyen d’information… Des échanges qui ont suscité de nombreuses réactions :

« J’ai développé mon intelligence grâce à mon téléphone » ; « Internet peut être un endroit dangereux, surtout si on est une femme » - « Quand on est séparé de nos réseaux sociaux, ils nous manquent » - « Je cache mon utilisation d’Instagram à mes parents » ; « Mes parents utilisent bien plus leurs téléphones que moi » ; « J’ai l’impression que la moitié du contenu sur les réseaux sociaux est faux » - « Avec Pronote, mon téléphone est devenu mon outil de travail »

Fin janvier, Lucile, membre de la commission, a également organisé de manière autonome un porteur de paroles au sein de son lycée à Quimper. Le débat s’est tenu en salle de restauration pendant la pause déjeuner. Au-delà du fond, organiser un débat au sein d’un lycée est un moyen de valoriser la parole des adolescents et de partager leurs expériences pour apporter des clés de compréhension sur un sujet.  Cela renforce aussi le lien entre les élèves et le personnel enseignant et administratif.

Des lycéens comparent leurs temps d’écran lors d’un débat au lycée de l’Harteloire à Brest le 11 décembre 2023

Faire école ouverte : l’opportunité de penser l’éducation en réseau

Promouvoir la participation des adolescents et jeunes adultes à la vie publique à travers la mise en place de projets participatifs est une source d’échange, de socialisation et de mise en réseau de nombreux acteurs au sein d’un territoire. Au CRJ Bretagne, c’est l’équipe de la Coop’Eskemm (une coopérative de recherche et d’animation spécialisée dans les politiques de jeunesse) qui accompagne les élèves dans la construction d’un processus collectif d’enquête afin de développer des actions collectives en lien avec les politiques régionales.

Matthieu Rault, salarié-associé au sein de Coop’Eskemm

L'animation que nous proposons dans le cadre du CRJ s'inspire des pratiques de recherche-action en invitant les jeunes élu.e.s à se mettre en recherche depuis leurs situations et contextes de vie. En m’appuyant sur leur intérêt à réfléchir aux usages du numérique et ses impacts sur le bien-être des jeunes, j'ai pris contact avec le CNUM. Cette rencontre a été déterminante pour dynamiser le groupe, permettant à ses membres de mieux distinguer les enjeux liés au numérique tout en envisageant des expérimentations à mener dans leurs environnements proches. L'accompagnement par le Conseil a favorisé des échanges avec différents types d’intervenants tels que des élus et des professionnels, dans le but de soutenir la réflexion et l'expérimentation des jeunes. Cette mise en réseau, basée sur les réflexions et la volonté d'engagement des jeunes, me semble particulièrement intéressante pour renforcer leurs apprentissages et les soutenir dans leurs engagements personnels et collectifs.

Un travail qui se fait en lien étroit avec la région Bretagne et qui fédère mairies locales, établissements scolaires, radios associatives, journalistes… Dans le cadre de notre projet, les lycéens ont pu échanger avec Guillaume Viniacourt, coordinateur territorial numérique éducatif Réseau Canopé Bretagne. Guillaume les a écoutés et a partagé comment valoriser la démarche auprès des établissements de la région. L’occasion d’évoquer aussi l’objectif des débats et la trace à laisser.

Guillaume Viniacourt, coordinateur territorial numérique éducatif Réseau Canopé Bretagne

Réseau Canopé, opérateur du Ministère de l’Éducation nationale, porte comme mission principale la formation des enseignants sur un spectre large de domaines (gestes professionnels et pédagogiques, numérique au service de l’éducation, la coéducation, la forme scolaire … ). Sollicité à 360° sur les thématiques sensibles par les enseignants et une communauté éducative élargie, les équipes en territoire s'engagent à accompagner des projets des acteurs de l’éducation sur différentes phases – de la conception à leur déploiement, de leur documentation à leur évaluation, jusqu’à leur valorisation.
Dans le cadre de l’action du CRJ de Rennes, l’action menée par les lycéens portait l’ambition d’un essaimage à l’échelle régionale et de rebond pour qu’au-delà du débat des actions puissent être mises en œuvre dans les établissements avec l’appui des enseignants. Lors de notre rencontre, nos réflexions ont d’abord porté sur les appuis / sponsors nécessaires pour institutionnaliser ce format d’action et le diffuser. Différentes modalités de documentation ont été évoqué pour qualifier l’impact de l’action et donner à voir, partager ces instants au-delà de l’animation.
 


Rencontre entre les lycéens et Guillaume Viniacourt (Réseau Canopé Bretagne) le 8 novembre 2023
 

Et après ?

Les lycéens ont organisé un nouveau porteur de paroles au festival Nos Futurs le 21 mars à Rennes et présenteront leurs travaux lors de l’événement Miroir Miroir les 3 et 4 avril, puis face aux élus de la région Bretagne. Ils continuent de réfléchir à la façon de pérenniser la démarche et de transmettre cette volonté de débattre aux futures mandatures du Conseil régional des jeunes de Bretagne.

Vous travaillez au sein d’un établissement scolaire ? Vous souhaitez mettre en place des débats dans un collège ou un lycée au sein de votre commune ? N’hésitez pas à nous contacter à info@cnnumerique.fr

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